Le repas terminé, chacun imita son exemple, et s’étendit auprès du feu. Quelques instants plus tard, sauf celui de nos gens chargé de faire sentinelle, tout le monde dormait ; et le cheval entravé ruminait plus loin.

La nuit était encore profonde ; à peine si, vers l’Orient, un coin du ciel commençait-il à blanchir faiblement, lorsque je m’éveillai. Je ne sais quelle angoisse inexplicable m’oppressait. Je regarde autour de moi. Plus de feu. Des derniers tisons à demi consumés, sort encore un mince filet de fumée. Il doit y avoir longtemps qu’aucune main n’y a touché. Les domestiques, roulés dans leurs couvertures, reposent en toute tranquillité. Mais point de guide… Où est-il ? Un soupçon me traverse l’esprit. Il a rejoint les siens pour les amener ici. Pas une minute à perdre. Vite ! J’éveille le maître. On ramasse les bagages à la hâte… Et le cheval ? Il a disparu également. Peu importe, on partira sans lui. Enfin, on est debout, on est prêt… En route !…

Trop tard !

Un bruit confus, tel que celui des eaux qui montent d’une rivière débordée, nous arrive par le chemin même que, la veille, a suivi la caravane. Du moins, dans l’autre sens la voie reste ouverte. Par là, on peut fuir. Hélas ! non. Dans cette direction aussi, même tumulte. Nous sommes cernés. Point d’issue ; c’en est fait, nous allons périr. Mais ce ne sera pas sans combat. L’étranger a vu d’autres champs de bataille dont il est revenu. Il nous encourage ; le fusil à la main, l’homme du Naïb et moi, nous nous serrons à ses côtés. Dieu, et nos armes après lui, peuvent encore nous sauver. Les autres, terrifiés, sans haleine, s’affaissent sur eux-mêmes.

Le bruit redouble ; la horde n’est plus loin. Des hurlements de joie sauvage retentissent. A droite et à gauche, les voilà…

— Attention, mes amis ! nous crie le jeune Frangui.

Et tous les trois nous épaulons nos carabines. Soudain, dans la broussaille contre laquelle nous sommes adossés, des feuilles sont froissées, des branches sont brisées… Sont-ce de nouveaux assaillants qui surgissent du sein même de la terre ? Involontairement nous nous retournons. Non ! c’est le salut. Une grosse touffe de verdure, écartée vivement, découvre un espace vide ; une main se tend par là ; une voix appelle :

— Par ici ! par ici !

C’est Aïssa… Aïssa dont on ne s’est pas méfié à Dongoura, Aïssa qui, de sa maison, a tout vu, tout entendu, qui a appris ainsi la trahison de son frère, le danger de son ami, et qui n’a pas hésité. Les courses nocturnes d’autrefois lui ont enseigné jusqu’aux détours les plus secrets des montagnes. Elle en connaît tous les ravins, tous les sentiers… Aussitôt la nuit venue, elle court, elle vole. Elle arrive à temps.

Nous nous précipitons vers l’issue qu’elle nous ouvre, et disparaissons sur ses pas. Une clameur de rage nous poursuit. De roc en roc, de racine en racine, de liane en liane, meurtris, déchirés, nous escaladons la rampe et dominons l’abîme, invisibles à nos ennemis. Nous atteignons le faîte. Une pointe en saillie, suspendue au-dessus du torrent, va presque rejoindre l’autre bord. Un tronc d’arbre en travers sert de pont.