Le jeune homme sourit et se borna à répondre qu’il ne redoutait rien. Mais, quand il se leva pour saluer le chef et son fils, il surprit, dans les yeux de celui-ci, une étincelle de convoitise et de menace.

Les hommes annoncés ne tardèrent pas à arriver, et se répandirent dans le village. Quelques-uns avaient été reçus chez Hadji-Mabrouck lui-même, et rôdaient tout autour de la hutte de l’étranger. Leur maintien arrogant, leurs mines provocatrices révélaient clairement leurs intentions et leurs désirs. Bientôt, les dispositions pacifiques, même bienveillantes de ceux de Dongoura, retournées par les excitations et les menées des nouveaux venus, se changèrent en une attitude hostile. La perfidie accomplissait son œuvre, et une rumeur tumultueuse, grossissant de proche en proche, se leva comme le prélude imminent de quelque sanglante catastrophe.

Les plus marquants de la tribu, poussés et suivis par les autres, s’étaient groupés devant la demeure du chef, et vociféraient contre l’étranger. Ce ne fut pas sans peine que Hadji-Mabrouck parvint à les calmer et à les disperser. Mais, dès que le dernier d’entre eux se fut éloigné, il accourut près de son hôte.

— Il n’y a plus à hésiter, lui dit-il, il faut partir, et partir sans retard. Aujourd’hui, tant que tu reposes sous le toit d’Hadji-Mabrouck, sa parole te couvre encore. Mais peut-être demain serait-elle impuissante. Avant tout, il doit mettre en sûreté ta vie, aussi bien que son honneur. Cette nuit, à la faveur des ténèbres, tu descendras la vallée, et je veux que l’aube te trouve déjà loin. Mon propre fils sera ton guide. Adieu donc, ô étranger ! Que la mémoire du vieux chef ne meure pas tout entière en ton cœur ! Ta présence lui a rappelé les années heureuses de sa jeunesse, ses voyages au pays des hommes blancs. Va !… Maintenant, il te remet à Dieu, et ses vœux t’accompagnent au foyer de tes ancêtres.

Les bourdonnements du jour s’éteignaient à peine que, déjà, le fils d’Hadji-Mabrouck, tout prêt, sa lance à la main, son bouclier au bras, stimulait les préparatifs de la fuite. Il n’y avait pas à lutter, pas à différer, il fallait partir, et partir sans revoir Aïssa. C’était bien, cette fois, un adieu, un adieu pour toujours, sans un mot, sans une caresse, sans une étreinte. Pauvre Aïssa ! Pauvres jeunes gens !

Nous marchâmes toute la nuit. C’était la saison des orages. L’atmosphère était chaude, le temps lourd, comme ce soir. Pas un souffle de vent pour rafraîchir l’air. Au lever du jour, pas un cri d’oiseau, pas un rayon de soleil. Une lumière jaune et blafarde pesait sur l’horizon. Tous les signes précurseurs de la tempête s’amoncelaient au-dessus d’un morne paysage. Bientôt un mugissement sourd gronda dans le lointain, une rafale siffla, et l’ouragan se déchaîna. A la hâte, nous cherchâmes refuge dans un creux de la montagne. Le peu de clarté qui subsistait encore s’évanouit. Une nuée gigantesque enveloppa la nature, et une trombe de sable s’abattit autour de nous.

Puis elle passa ; et aux éclats formidables du tonnerre répercutés par l’écho des rochers, des avalanches d’eau succédèrent, roulant dans des ornières fangeuses, dans des ravins sans fond, tout un monde de débris informes, de cadavres d’animaux, de terres éboulées, de troncs d’arbres fracassés.

Au bout d’une heure, le ciel recouvrait sa sérénité, les gouttes humides scintillaient aux feuilles, la corolle repliée des fleurs se rouvrait, l’aigle et le vautour reprenaient leur vol, le sol détrempé se séchait, et la caravane se remettait en route. Mais, malgré le peu de durée de cet arrêt, notre itinéraire s’en trouvait néanmoins modifié ; et au lieu de franchir en une journée, ainsi que nous l’avions espéré, les redoutables défilés des Djebel-Hyalloua, nous étions contraints d’y camper une nuit encore. L’éloignement considérable du premier puits de la plaine ne nous permettait plus d’en atteindre le bord avant la nuit.

Telle fut du moins l’explication invoquée par notre guide. Les sentiers tortueux, défoncés par la pluie, n’offraient, en effet, qu’un difficile accès ; le cheval de l’étranger bronchait sur les cailloux, les hommes glissaient, le trajet s’effectuait avec une désespérante lenteur. Chacun, exténué, soupirait après l’heure de la halte. Nous côtoyions, entre deux falaises à pic, le lit resserré d’un torrent. En un endroit, une brusque déchirure de la roche nous montra une large place sablonneuse et dégagée, comme un carrefour sorti des entrailles terrestres. Et, tout autour, des rampes escarpées, des murailles de granit ; on eût dit le fond d’un immense entonnoir. Nous étions arrivés.

Un trou circulaire, ménagé dans le sable, laissait filtrer un peu d’eau. De la crête, un fouillis de lianes, de mimosas et de lentisques descendait en grappes épaisses jusqu’au bas. Des singes gambadaient au travers. De ses deux coups de fusil, le jeune homme les mit en fuite, et au pied même de ce rideau de feuillage, sous les plus longs rameaux qui se projetaient en avant, nous déployâmes sa peau de bœuf. Soucieux et fatigué, son arme déchargée sous le bras, il s’y laissa tomber. De cette place il apercevait, à sa droite, le chemin par où nous étions venus, tandis qu’à gauche le rempart de la montagne s’allongeait vers le ciel.