Elle était bien belle, Aïssa, de cette beauté tour à tour langoureuse et passionnée qui rend fou, de cette beauté dont les filles du désert, sorties de noble race, gardent le privilége. A la lueur tamisée de la lune, dès que la femme eut disparu, rejetant son voile, elle découvrit un adorable visage d’une teinte dorée, en effet. Deux yeux veloutés, au-dessus d’une petite bouche finement arquée et d’un nez mignon légèrement aquilin, deux grands yeux profonds, y traçaient leurs éclairs, et les lourdes tresses d’une soyeuse chevelure noire l’encadraient…
— Il allait donc partir, cet ami inconnu que lui avait envoyé le destin, elle venait de l’apprendre, partir à jamais, sans qu’elle eût tenté de se rapprocher de lui, sans que même le son de sa voix eût frappé son oreille ! Bien souvent, il est vrai, derrière les fentes de sa natte, elle l’avait aperçu, elle l’avait admiré. Mais, lui, la connaissait-il ? Ses chants lui pouvaient-ils laisser, de celle qui les disait, autre chose qu’un souvenir indécis et flottant ? Et le perdre ainsi, elle qui, silencieusement, sans se l’avouer, sans le comprendre au début, avait, tout ce temps-là, vécu de lui !… Oh ! non. Le déchirement était au-dessus de son courage. Elle voulait que, séparés, il pût, ne fût-ce qu’en rêve, la revoir et la retrouver toujours… Et elle était venue.
Et alors, dans le réduit le plus reculé de leur asile obscur, les deux mains enlacées, près, tout près l’un de l’autre, ils s’assirent sur la mousse… Et déjà, la calandre matinale jetait à la terre endormie ses premiers cris d’éveil, qu’isolés du reste du monde, par une commune extase, ils se répétaient encore qu’ils s’aimaient…
Et le lendemain, l’étranger ne partit pas.
Deux semaines s’écoulèrent. Chaque nuit réunissait ainsi les deux amants au fond du même abri. On ne parlait plus de départ.
Un matin, cependant, Hadji-Mabrouck, qui ne manquait jamais d’honorer l’hôte confié à ses soins d’une visite quotidienne, arriva plus soucieux que d’ordinaire, avec l’un de ses fils, et lui demanda s’il ne comptait pas reprendre prochainement le chemin d’Arkiko.
Cette question était trop en désaccord avec les coutumes de l’hospitalité orientale pour ne pas exciter l’étonnement de l’étranger. A force d’instances, il finit par en obtenir la raison.
Bien que solidement assise parmi les siens, l’autorité d’Hadji-Mabrouck ne s’étendait point jusqu’à certaines fractions des Chohos, dont l’humeur turbulente la repoussait aussi bien que celle du Nahib, et qui ne se rattachaient à ceux de Dongoura que par les liens fictifs d’une même origine. Or, la nouvelle de l’apparition d’un Frangui, sur un coin du territoire qu’à ce dernier titre ils regardaient comme partie intégrante du domaine commun, était parvenue jusqu’à leurs repaires. On le dépeignait possesseur de richesses immenses. Il n’en fallait pas tant pour allumer leur cupidité, et le vieux chef venait d’être informé qu’une députation nombreuse de ces gens allait se rendre auprès de lui pour le pousser à dépouiller, sinon à massacrer, son hôte, et à réclamer ensuite leur part de butin.
Et désignant alors le sac aux papiers flétris :
— Dans le pays, ajoute-t-il, on prétend que tu caches là un trésor.