— L’as-tu jamais vue ?

— Non. Mais je sais son histoire. Élevée par sa mère, et vivant seule avec elle durant les fréquentes absences de son père, elle a, en partie, hérité du teint de celle-ci, et lui doit son surnom pittoresque. On la dit également fort belle, mais sa beauté est loin d’être l’unique avantage dont l’ait dotée sa naissance. Sa mère lui a enseigné des sciences ignorées, et dans la tribu, se répètent, tout bas, sur son compte, des choses surprenantes. Elle a été vue, parfois, la nuit, s’échappant, pour courir à travers la campagne, et ramasser, en chantant, à la lumière des astres, certaines plantes dont, ensuite, elle compose un breuvage qui guérit les malades et conjure la mort. Lorsqu’elle était enfant, alors que l’âge ne l’obligeait pas encore à se voiler la figure, un jour qu’elle s’était écartée du village, un vieillard, étranger à la contrée, qu’on ne revit jamais, sortant tout à coup d’un buisson près duquel elle s’était assise, lui prit la main et lui déclara qu’elle aimerait un seigneur de la même race que sa mère, qu’elle en serait aimée, mais mourrait tuée par lui. Depuis ce moment, Aïssa, sans peur de la prédiction, vit dans l’attente de l’amant illustre qui lui est annoncé, et chante en l’appelant. Le populaire ressent pour elle je ne sais quelle crainte superstitieuse, et l’entoure d’égards qu’il refuse aux autres femmes. Cette hutte voisine est la sienne. C’est là que les plantes cueillies par elle reçoivent, en se transformant sous ses doigts, leurs vertus surnaturelles. Nul n’y pénètre, pas même son père. Elle n’en sort que le soir. Ses chants saluent la présence du seigneur frangui, et lui souhaitent la bienvenue au pays de Dongoura.

Au même moment où je terminais cette explication, la voix de la jeune fille se tut également, et tout rentra dans le silence. Le lendemain matin, quand l’étranger s’éveilla, une esclave était à sa porte, une jatte de lait à la main, et deux chevreaux derrière elle. C’étaient des présents d’Aïssa. Un joli miroir et une belle écharpe de soie rouge lui furent adressés en remercîment. Le soir, les chants reprirent.

Quelques jours s’écoulèrent. Aïssa demeurait invisible. Ses accents seuls, dès que la vallée dormait, montaient chastement dans les airs et jetaient leurs refrains amis à l’étranger. Celui-ci employait le temps à chasser. Je l’accompagnais toujours, tantôt nous lançant à travers les fourrés de la plaine, tantôt gravissant les rampes de la montagne. Mais jamais nous ne rentrions sans qu’il rapportât, pour la jeune fille, quelque gerbe de fleurs ou quelque oiseau brillant que j’allais remettre, en son nom, à l’esclave habituelle. Les habitants s’étaient, peu à peu, accoutumés à lui ; la couleur de sa peau ne leur semblait plus aussi extraordinaire, ses vêtements et ses armes ne provoquaient plus autant de surprise. Un unique point continuait à faire travailler leurs esprits : que renfermait le sac dont il ne se séparait jamais ? Je n’en savais, moi-même, pas plus qu’eux.

Cependant, il s’était, à la fin, décidé à partir. Ce devait être le lendemain. Déjà Hadji-Mabrouck avait été prévenu. Je m’occupais des préparatifs. Il était lui-même à quelque distance de l’enclos, assis sur une grosse pierre, ses regards errant sur l’horizon. A quoi pensait-il ? A deux ou trois reprises, en allant lui demander quelques instructions, j’avais cru voir des larmes dans ses yeux. La dernière fois, le fameux sac gisait ouvert à ses pieds. J’y jetai un coup d’œil ; plus rien dedans. Il en avait extrait des papiers, des lettres jaunies, qu’il feuilletait et relisait. C’était cette heure mélancolique où les rayons du jour s’éteignent dans les ombres de la nuit. En approchant, je l’entendis soupirer. Sans doute, il évoquait le fantôme lointain de ce qu’il avait aimé, de ce qu’il avait quitté. Dans ces moments-là, je le sais, l’homme souffre et l’âme pleure. Mon pas le fit tressaillir. Je lui dis que les feux allaient tomber, et que son repas était prêt.

— C’est bien, j’y vais, répondit-il.

Et je rentrai. Mais nous l’attendîmes vainement. Il ne vint point. Je retournai à la place où je l’avais laissé. Plus personne. Qu’était-il devenu ? J’allais donner l’alarme, lorsqu’une main me toucha l’épaule. C’était l’esclave d’Aïssa, un doigt sur la bouche, et m’indiquant du geste un massif de broussailles, bien au delà des dernières maisons.

— Silence, me dit-elle. Ils sont là.

Je compris. Et plus tard, lui-même me retraça tous les détails de l’aventure. Ils sont toujours présents à ma mémoire.

Il se levait pour me suivre, lorsque cette même esclave avait paru inopinément devant lui. D’un signe elle l’arrêta, et le prenant par le bras, l’entraîna à quelque distance jusqu’à une touffe de tamarins et de lauriers, perdue dans un pli du terrain. Intrigué, il se laissait faire. Puis, dans le sombre des arbres, quelque chose de blanc se distingua vaguement. Ce quelque chose remua, dès qu’il fut près. C’était Aïssa.