— Sois le bienvenu parmi nous, seigneur franc, lui dit Hadji-Mabrouck en arabe ; tant qu’il te conviendra, ma maison est la tienne !
L’étranger remercia dans la même langue, et tous ensemble, nous entrâmes dans l’habitation du chef. C’était un vaste enclos d’épines, situé tout en haut du village, au milieu duquel se dressaient cinq huttes de bambous et de roseaux. Deux d’entre elles paraissaient mieux construites et se distinguaient par de grandes nattes, finement tressées, dont l’extérieur était revêtu. Nous nous assîmes dans l’une de celles-là, le menu peuple demeurant au dehors, les notables seuls prenant place sur les peaux de bœuf qui en jonchaient le sol. Puis le café fut servi. C’était une délicatesse dont le chef avait pris l’habitude dans ses voyages, et dont il usait pour faire honneur à des hôtes distingués.
On causait peu. Mais tous les regards étaient tournés vers l’étranger, dont les vêtements bizarres, non moins que les armes extraordinaires, excitaient la surprise. Les revolvers, déchargés au préalable, circulèrent de main en main ; le secret de leur mécanisme, expliqué et compris, devint un sujet inépuisable d’étonnement et d’enthousiasme. Personne n’avait jamais soupçonné les ravages de cette arme meurtrière. La carabine et le couteau de chasse ne provoquèrent pas moins d’admiration. Mais, bientôt, la curiosité publique se concentra presque exclusivement sur une petite sacoche en cuir, bordée d’un cercle de cuivre doré, que le jeune homme portait en bandoulière, et dont il avait refusé de se débarrasser comme d’en montrer le contenu. Que pouvait bien renfermer ce sac mystérieux ? Pourquoi son propriétaire paraissait-il y attacher tant de prix ? Toutes ces questions se formulaient à voix basse, soulignées de coups d’œil sombres et de signes énigmatiques.
L’entrée d’un serviteur mit fin à cette scène muette. Hadji-Mabrouck, se tournant vers son hôte, le prévint alors que sa maison était prête. Afin de le mieux recevoir, il avait donné l’ordre qu’on disposât pour lui et pour sa suite deux des cinq que renfermait l’enclos. Puis, se levant, il le conduisit à son nouveau domicile. La première des huttes, soigneusement nettoyée, garnie de feuillage fraîchement cueilli, pourvue de peaux de bœuf en abondance et de jarres pleines d’eau, demeurait affectée à son usage particulier, le cheval attaché devant, à un piquet ; la seconde était réservée à ses gens.
Dès que l’étranger eut pris possession de son domaine, il remit ses armes à ses domestiques, sans, toutefois, se dépouiller davantage du petit sac ; puis les bagages furent apportés, la selle arrangée sur une peau, en manière d’oreiller, pour qu’il pût s’y appuyer la tête, et les ustensiles de toilette relégués dans un coin. Il n’avait aucune idée de la durée du séjour qu’il devait faire à Dongoura, ne se laissant, ici comme partout, guider en cela que par sa convenance et le plaisir qu’il éprouvait.
En venant, le délicieux aspect de la vallée l’avait enchanté. Un ruisseau la sillonnait d’un bout à l’autre ; sur ses bords, les troncs noueux des oliviers sauvages, des ébéniers, des citronniers, inclinaient leurs rameaux ; le parfum des jasmins se mariait à l’avoine des hautes herbes ; les clochettes pourpre du cellacellé tranchaient sur le vert sombre de ses feuilles ; et plus haut, une forêt d’arbustes odoriférants étageait, aux flancs de la colline, ses festons embaumés. Çà et là, à mesure que nous nous frayions une route à travers les lianes et les fourrés, des troupes de pintades, de francolins et de grosses perdrix s’étaient levées ; des gazelles avaient bondi ; et nous avions aperçu des sangliers et des antilopes qui nous regardaient passer. Des oiseaux de toutes les nuances sautillaient de branche en branche, des papillons nonchalants déployaient leurs ailes diaprées. Les pluies récentes avaient rafraîchi l’atmosphère ; la nature avait un air de fête. Et plus loin, comme une barrière grandiose, tout un horizon de montagnes dont les cimes dentelaient l’azur, et où le nopal et l’aloès paraient de leur végétation puissante les rocs dénudés. Où rêver un site plus merveilleux ? Et le jeune homme, en embrassant du regard le tableau déroulé devant lui, assis maintenant à la porte de sa cabane, semblait se dire que peut-être il serait doux de vivre là longtemps, oublieux du monde et oublié de lui.
Perdu dans ses méditations contemplatives, la nuit l’avait surpris. Les splendides constellations du ciel d’Orient scintillaient au-dessus de sa tête ; la croix du Sud étincelait, l’obscurité était brusquement tombée ; et de la foule, si curieuse, si gênante tout à l’heure, il ne restait plus, auprès de lui, que moi.
Soudain, tout près de nous, bercés par le calme du soir, résonnent des accents mélodieux et plaintifs. C’est une musique, c’est un rhythme à la fois doux et grave, dont une voix jeune module les notes au hasard de l’improvisation. L’étranger écoute ; on dirait que cette harmonie sauvage exerce sur lui un charme mystérieux. Il prête l’oreille :
— Gœrguis, qui chante ainsi ? me demande-t-il.
— C’est Aïssa, la belle fille au teint d’or, comme on l’appelle, la propre fille de Hadji-Mabrouck et de la femme blanche qu’il avait épousée d’abord.