— C’était un jeune Frangui que j’accompagnais…
Ah ! il y a bien des hivers de cela. Ma barbe était alors vierge de poils blancs, mon pied infatigable. J’habitais Halaï, et du rivage de la mer aux bords du Taccazé, pas un sentier qui ne me fût familier, pas un torrent où je ne fusse descendu, pas un pic que je n’eusse gravi. Ma renommée de chasseur s’étendait déjà loin. Ce fut là ce qui attira l’attention de l’étranger sur moi. Il était venu dans notre pays pour y chasser des animaux qui, paraît-il, ne se rencontrent jamais dans le sien. Il me proposa de le suivre. J’acceptai. Pendant des mois, nous parcourûmes ensemble tout le Tigré et la chaîne du Tarenta, lorsque j’eus l’idée de le conduire chez un chef des Chohos qui, bien que musulman, m’avait toujours amicalement reçu.
AÏSSA, LA BELLE FILLE AU TEINT D’OR.
Ce chef se nommait Hadji-Mabrouck (le satisfait), et vivait avec sa tribu dans la vallée de Dongoura, au fond du Djebel-Hyalloua. C’était une contrée presque inabordable alors, dont les habitants demi-sauvages continuaient encore à fermer l’accès à tous les étrangers, et qui relevait du Nahib d’Arkiko. Vieux alors, il avait été lui-même, dans sa jeunesse, un guerrier valeureux, et plus d’une légende, chantée par les jeunes filles, gardait la mémoire de ses exploits. A l’exemple de la plupart des chefs musulmans, il avait accompli le pèlerinage de la Mecque, et par deux fois touché du front le tombeau du Prophète. Le second de ses voyages fut le plus long. En compagnie de quelques marchands venus d’Égypte, il s’embarqua à Djeddah, et resta deux ans au Caire.
Lorsqu’il retourna parmi les siens, il ramenait avec lui une femme dont le regard d’aucun homme, il est vrai, ne distingua jamais les traits, conformément aux prescriptions de leur loi, mais dont les pieds et les mains étaient de couleur blanche, — ce qui ne s’était jamais vu, jusque-là, dans le Djebel-Hyalloua. Maint récit étrange circula, à cette époque, sur le compte de cette créature merveilleuse. C’était, prétendait le plus grand nombre, une houri léguée en récompense par le prophète Mohammed à son pieux serviteur ; et l’influence, déjà grande, du chef s’accrut encore de cette miraculeuse faveur.
Quelques mois après, il épousait une seconde femme, la propre sœur du Nahib. Seulement celle-ci ne quitta pas Arkiko, et s’installa dans une nouvelle maison que Hadji-Mabrouck y construisit aussitôt, pour retrouver, d’après les usages musulmans, un second intérieur et une seconde famille, chaque fois qu’il était appelé à y faire un séjour.
Puis, les années suivirent leur cours. Des enfants naquirent à Mabrouck ; ses deux femmes moururent ; la blanche d’abord, la sœur du Nahib ensuite. La première lui laissait une fille ; de l’autre, il eut cinq fils, et à la mort de leur mère, les emmenant avec lui à Dongoura, il dit adieu à Arkiko, résolu, désormais, à n’y plus revenir.
Or, bien du temps avait passé sur ces événements, lorsqu’un jour, un bruit traversa le Djebel-Hyalloua. Non loin de Dongoura, un étranger, un de ces blancs dont la renommée y avait vaguement pénétré, se dirigeait vers la vallée. Que voulait-il ? D’où venait-il ? Des groupes animés de jeunes gens avaient saisi leurs armes, et se préparaient à courir sus à l’audacieux. Quelques-uns, plus impatients, avaient gravi les hauteurs afin de découvrir de plus loin. Le vieux Mabrouck, après quelques paroles prononcées pour calmer l’ardeur publique, s’était assis au seuil de sa maison, et attendait.
Tout à coup, un grand cri s’éleva de la foule. Je l’entends encore. C’étaient nous, qui débouchions du dernier défilé. Le Nahib d’Arkiko, pour mieux assurer la sécurité de l’étranger, l’avait fait accompagner d’un de ses serviteurs de confiance. Je m’avançai avec lui, laissant en arrière le jeune homme. Aussitôt reconnus, embrassés, nous vîmes les dispositions hostiles s’évanouir comme le soleil dissipe les nuages, et ce fut pour lui faire fête, au contraire, que la population de Dongoura tout entière se dirigea vers notre maître.
Il était à cheval ; quatre domestiques portaient ses armes ou ses bagages. Arrivé devant la demeure du chef, il mit pied à terre. J’avais, en peu de mots, expliqué rapidement à celui-ci le motif qui nous amenait, et la protection bienveillante dont nous couvrait le Nahib.