— Pourquoi jeter ainsi un voile sur tes discours, ô mon père ? demanda le chef avec inquiétude. Explique-toi sans contrainte.
— Dès que la fleur commence à s’épanouir, répondit Abba-Melchisedech, elle cherche les rayons du soleil ; et, ainsi qu’elle, Dourounèche, épanouie aujourd’hui, recherche plus volontiers les regards caressants des jeunes hommes, que les enseignements austères des livres saints. Il convient peut-être qu’elle rentre dans ta maison.
— Quoi ! c’est là ce que signifient tes paroles ?
— C’est là ce que signifient mes paroles.
— Eh bien ! reprit Tisamma, écoute-moi. Lorsqu’elle était enfant, je te la remis pour former sa jeunesse, en te disant : « Sois son père ! » Agis donc comme si tu étais réellement son père. Je t’investis à son égard d’une autorité sans réserve, et si des pensées déshonnêtes se glissent en elle, je confie à ta sévérité le soin de la châtier, jusqu’à ce que tes justes remontrances l’aient ramenée au droit chemin.
Et là-dessus Tisamma se leva ; le prêtre croisa les bras sur sa poitrine en signe de soumission ; puis ils se séparèrent.
Le lendemain, aux blancheurs naissantes de l’aube, Abba-Melchisedech se remit en route, roulant dans son esprit les plus méchants desseins. Et, à peine de retour, il alla trouver la jeune fille.
— Je viens de chez ton père, lui dit-il. Il m’a accordé une autorité sans limites sur toi. Cède à mon irrésistible amour, ô Dourounèche, et tu rentreras dans sa maison, heureuse et honorée. Mais si tu me dédaignes encore, je me vengerai cruellement, et te ferai chasser comme une fille perdue.
Dourounèche, sans lui répondre, laissa tomber un regard de mépris, et voulut s’éloigner ; mais il se jeta sur elle, et transporté de fureur, tout faible qu’il était, il la lia à un arbre et se mit à la frapper de son courbache[6]. Et, à chaque coup, il la suppliait de nouveau ; et Dourounèche continuait à garder un silence obstiné ; et il recommençait avec une rage croissante. Son bras ne s’arrêta que lorsqu’il la vit couverte de sang et sur le point de défaillir. Et durant plusieurs jours il répéta cet odieux traitement. Mais la fierté et la vertu de Dourounèche restèrent inébranlables.
[6] Fouet en cuir d’hippopotame.