— Reposons-nous ici, ma sœur, dit le frère.

Et, sans parler davantage, il alla à l’un des jeunes agneaux qu’il saisit par le cou ; puis, tirant son sabre, il l’égorgea.

— A présent, quitte ton natâla[7], et donne-le-moi, dit-il à Dourounèche.

[7] Pièce d’étoffe analogue à la mantille espagnole, dont les femmes d’Abyssinie se couvrent la tête, en la laissant retomber sur le cou et les épaules.

Dourounèche ôta son natâla, et le lui tendit. Son frère le prit, et le trempa dans le sang de l’agneau. Et quand il eut fini, il s’écria :

— Il ne sera pas dit, ô ma sœur, que les mains de ton frère se soient couvertes de ton sang. Je vais retourner vers notre père, et lui présentant ce vêtement, teint de celui de l’animal, je lui raconterai que je t’ai immolée suivant ses ordres. Toi, emporte cette viande et poursuis ta route. Dès que tu auras atteint un endroit où deux chemins se croisent, arrête-toi. Allume du feu, fais cuire tes aliments, et attends mon retour. Je reviendrai pour te conduire plus loin, au pays des Bogos, où tu pourras vivre en paix, inconnue de tous, à l’abri du courroux de notre père.

Et à ces mots, le jeune homme, ramassant son sabre, s’éloigna chargé du natâla de sa sœur…

Dourounèche continua son chemin, droit devant elle, conformément aux recommandations de son frère. Et, lorsqu’elle eut atteint l’endroit où se croisaient les deux chemins, elle s’arrêta et attendit. Mais, se sentant seule, la pauvre enfant eut peur. Elle jeta les yeux autour d’elle, et aperçut un arbre élevé, dont le feuillage épais couvrait de son ombre un vaste espace ; les eaux d’une source qui jaillissait en cet endroit en baignaient le pied. Elle s’en approcha, et se débarrassant de la viande dont elle était munie, elle parvint à se hisser jusqu’aux premières branches. Là, elle s’assit, rassurée désormais contre les attaques des brigands et le danger des bêtes fauves. Et à peine était-elle en sûreté qu’accourut une hyène affamée qui, se précipitant sur le quartier d’agneau abandonné au bas de l’arbre, le dévora.

Le soleil baissait déjà lorsque Dourounèche aperçut, dans le lointain, une troupe de gens armés se dirigeant de son côté. En avant, marchaient quatre guerriers, le quârri autour des reins, la lance à la main, le sabre à la ceinture, et le bouclier au bras. Après eux, sur un mulet vigoureux et brillamment caparaçonné, s’avançait un jeune homme qu’à ses cheveux retombant sur les épaules, en boucles abondantes et finement tressées, à son maintien plein de noblesse, et à son riche accoutrement, il était aisé de reconnaître pour un prince. A côté, se voyait l’écuyer chargé des armes de son maître, et derrière, une suite nombreuse de serviteurs et de soldats.

Le jeune homme fit dresser sa tente non loin de l’arbre qui protégeait Dourounèche. Et lorsqu’il fut descendu de son mulet, des esclaves étendirent à terre la peau rouge et souple d’un grand bœuf d’Abyssinie, en étalant par-dessus, pour qu’il y pût reposer, un tapis moelleux formé de quatre peaux de chèvres blanches cousues ensemble. Puis, d’autres allèrent couper de l’herbe fraîche pour sa monture, d’autres aussi se mirent en quête d’eau et de bois pour la nuit.