LE CANAL DE SUEZ DÉBOUCHANT DANS LA MER ROUGE.
AUX PAYS DU SOUDAN
CHAPITRE PREMIER
Mensah et Bogos. — Leur déchéance. — Les menées égyptiennes. — La mission catholique. — Son action. — Superstitions indigènes.
Lorsque, en 1866, la domination immédiate de l’Égypte remplaça, au bord africain de la mer Rouge, celle de la Porte, Massaouah en devint le boulevard[1]. Jusque-là, bourgade misérable, jetée sur un îlot à quelques cent mètres du rivage, si elle avait toujours réservé à ses possesseurs l’avantage de les garder hors de l’atteinte des tribus insoumises ou des chrétiens d’Abyssinie, elle ne leur avait, du moins, jamais offert assez de ressources et de points d’appui, pour les mettre à même de prendre sérieusement l’offensive et de porter la guerre chez leurs ennemis. Négoussié, roi du Tigré, avait campé naguère impunément en face de ses murs avec 10,000 combattants, et les soldats turcs d’Arkiko, réfugiés dans l’île à son approche, s’étaient bien gardés de se lancer à sa poursuite au moment où il s’éloigna.
[1] Voir Mer Rouge et Abyssinie, par D. de Rivoyre, chez Plon.
Mais avec le gouvernement de l’Égypte, la situation se modifia. Aux indolences d’un caïmacan sans autorité, succéda une administration relativement ferme et vigoureuse. Sur l’emplacement des huttes de paille s’élevèrent des édifices solides. Une garnison régulière fit oublier le débraillé des bachi-bouzouks ; la ville fut reliée par une digue à la terre ferme, et des fortifications méthodiques en défendirent les abords.
Tout en obéissant aux exigences raisonnées de l’installation nouvelle, ces dispositions et ces améliorations répondaient surtout aux préoccupations secrètes du khédive Ismaïl-Pacha. Maître du Soudan, de Khartoum à Khassala et à Souakim, il songeait également à la conquête de l’Abyssinie. Mais les enseignements du passé étaient là pour lui apprendre les difficultés de la tâche, et il fallait, auparavant, que Massaouah présentât une base d’opérations assez sûre pour lui permettre de s’ouvrir les redoutables défilés qui, du côté de la mer, y donnent accès.
Il était bien, il est vrai, une autre porte qui lui eût, par le nord, ménagé une issue plus facile ; et déjà, plus d’une fois, avait-il, d’une main subreptice, essayé d’y frapper, nous le verrons. C’étaient les deux provinces du Bogos et du Mensah, situées sur le versant septentrional du plateau éthiopien. Mais, jusqu’alors, la protection de la France, qui y avait suivi les missionnaires catholiques, l’en avait écarté. Ce ne fut que plus tard, aux heures néfastes de la défaite, quand notre drapeau humilié ne projetait plus au loin que des ombres affaiblies, que l’ambition du Khédive put enfin se donner carrière et occuper sans danger les deux pays convoités.
A l’époque où, pour la première fois, je me trouvais dans ces régions, j’eus l’occasion, assez rare alors, de les visiter. La physionomie n’en a, jusqu’à présent, guère plus été décrite que l’histoire n’en a été tracée. Ils méritent pourtant moins de dédain ; et les conjonctures actuelles sont peut-être à la veille de leur ménager un rôle au travers des agitations qui menacent d’ébranler cette partie du vieux monde africain.