Le Mensah, à quatre ou cinq jours de marche de Massaouah, vers l’ouest, fut jadis le patrimoine d’un petit peuple vaillant et batailleur avec lequel les négus d’Abyssinie, ses suzerains de toute antiquité, eurent souvent à compter. Mais l’invasion d’Oubié, roi du Tigré, qui le traversa comme un ouragan avec 20,000 hommes, il y a une quarantaine d’années, fut le signal de sa déchéance. Ensuite, vinrent les Égyptiens dont le règne n’était pas fait pour ramener sa prospérité détruite, et qui s’y implantèrent brutalement sans rien tenter pour en relever les ruines. Les hommes faits avaient été massacrés, les villages incendiés, les troupeaux dispersés ; et lorsque, après ces premières épreuves, une génération nouvelle, forte encore quoique décimée, aurait pu, en succédant à l’autre, réparer et venger ses désastres, un second fléau vint achever ce qu’avait commencé la guerre. Plusieurs années successives de famine désolèrent la contrée et lui enlevèrent ses jeunes gens les plus valides et les plus forts. Presque tous s’éloignèrent peu à peu pour aller chercher au loin de quoi soutenir leur misérable existence, et demander à des cieux plus fortunés ce qu’ils ne trouvaient pas chez eux.
Aussi, de ce qui fut autrefois le Mensah florissant et prospère, subsistent à peine, maintenant, quelques huttes de paille à demi effondrées, de misérables hameaux, des campagnes désolées, au milieu desquelles se traînent péniblement çà et là des spectres humains, hâves et décharnés, de femmes, pour la plupart, vieillies et ridées avant le temps, ou d’enfants rabougris qui ne seront jamais des hommes…
C’est un peu plus au nord, dans la direction de Khassala, au penchant des montagnes, que vivent les Bogos, ou mieux, les Bilen, ainsi qu’ils s’intitulent eux-mêmes dans leur idiome. Sortis de l’Agamé, une des provinces méridionales de l’Abyssinie, à la suite d’on ne sait trop quelles circonstances, ils apparurent, il y a trois ou quatre cents ans, sur le territoire qu’ils occupent actuellement, et dont le fertile aspect, les eaux courantes et les collines boisées, en leur rappelant les sites charmants de leur patrie originelle, les séduisirent au point de suspendre leur marche envahissante.
C’étaient, alors, de fiers guerriers qui eurent bientôt étouffé toute résistance, et réduit les populations autochthones en un état de vasselage dont les lois impitoyables ne faisaient plus, des personnes comme des terres, que la propriété exclusive des conquérants. Les siècles, tout en atténuant l’âpreté de ces rapports, n’en ont même pas aujourd’hui altéré le caractère ; et il est peu de pays au monde où l’orgueil de la caste établisse encore, à l’heure qu’il est, une distinction plus nette entre le patricien, c’est-à-dire le Bilen venu avec la conquête, et le plébéien ou Tigré, descendant de la race vaincue.
Mais à cela, avec quelques légendes diffuses, se bornent à peu près les enseignements de l’héritage paternel. Endormis dans la même apathie, après avoir, aussi longtemps qu’ils purent invoquer la haute suzeraineté du Négus, confondu leurs rancunes, pour exploiter, à frais communs, les tribus musulmanes limitrophes des Beni-Amer, des Barcas, des Barias, et piller leurs biens, nobles et vilains courbèrent ensuite leur tête résignée sous le joug de l’Égypte, et ce ne fut plus qu’accidentellement qu’ils invoquèrent de la mission catholique la protection infatigable qu’étendait auparavant sur eux sa main trop souvent abusée.
A une date postérieure de bien peu aux excursions d’Oubié, un des membres de la mission lazariste installée à Massaouah était venu, en effet, jeter les fondements d’une église catholique parmi eux, et avait choisi Keren, leur principal village, pour y établir sa résidence. Chrétiens cophtes, comme les Abyssins des hauts plateaux, leurs ancêtres et leurs frères, il n’avait pas fallu longtemps à leur esprit subtil pour démêler tous les avantages à retirer de ce voisinage. Aussi, sans que l’enthousiasme du néophyte, on peut se risquer à le dire, y entrât pour beaucoup, Bogos des hautes et des basses terres, au nombre de 25,000 âmes environ, groupés autour de lui, en étaient arrivés bientôt à ne plus vouloir écouter d’autre voix que celle du missionnaire, leur bienfaiteur et leur ami, et à ne plus reconnaître d’autre souveraineté que la sienne, parce qu’au-dessus, ils discernaient l’image de la France dont le reflet rayonnait jusqu’à eux.
Ce fut là, pendant longtemps, l’unique barrière à laquelle se heurtassent, sans oser la franchir, les convoitises égyptiennes. Mais pour être contraintes ou dissimulées, elles n’en étaient pas moins vives ; et les Bogos, plus que jamais délaissés par l’autorité suzeraine que battaient en brèche tant de compétitions rivales, se voyaient à leur tour en butte aux hostilités et aux rapines de plus en plus audacieuses des tribus musulmanes, excitées contre eux par les encouragements secrets des agents du Khédive. Il vint même un jour où, se croyant assez forts et dédaignant toute mesure, ceux-ci se laissèrent aller à une démonstration directe. Sous un prétexte futile, des soldats égyptiens firent irruption dans la contrée, s’y livrèrent à tous les excès dont une pensée européenne peut difficilement évoquer le tableau, puis rentrèrent en triomphateurs à Khassala, traînant derrière eux un cortége de captifs.
Mais l’attaque avait été trop brutale. En outre, d’après nos conventions diplomatiques avec la Porte, nul chrétien se réclamant d’une protection européenne ne peut être vendu comme esclave ; et les prisonniers enlevés étaient chrétiens ou soi-disant tels. Le missionnaire prit activement en main leur cause devenue la sienne. L’action du vice-consulat de France à Massaouah, sollicitée avec instance, ne se fit pas attendre, et sur l’intervention énergique de notre représentant, en dépit de tous les délais, de tous les atermoiements suscités par la mauvaise foi orientale, quelques-uns des captifs, sinon tous, furent rendus, et même une indemnité dut être payée aux victimes par le gouvernement égyptien.
L’avortement de cette expédition prématurée et les conséquences humiliantes qu’elle entraîna reculèrent pour quelque temps la réalisation de ses projets. Ce fut une trêve dans la décadence progressive des Bogos, et de cette ère éphémère de repos aurait pu dater, pour eux, celle d’une régénération encore possible. Il n’en fut rien. Se targuant avec plus d’orgueil que de raison de la sécurité inespérée qu’ils allaient devoir, désormais, à leur titre imprévu de clients de la France, ils n’en profitèrent que pour tenter de louvoyer plus à l’aise entre les lois de l’empire éthiopien dont ils songeaient à s’affranchir, et les menaces de la domination musulmane dont les serres s’entr’ouvraient déjà, ne s’inquiétant ni du passé ni de l’avenir, se livrant tout entiers aux jouissances précaires d’un présent qui ne leur appartenait même pas.
La foi catholique en bénéficia-t-elle du moins ? Il est permis d’en douter, et pendant la durée de mon séjour parmi eux j’ai plus fréquemment entendu des allusions aux superstitions demeurées quand même toujours vivaces dans les traditions locales, que je n’ai saisi de témoignages de respect pour cette religion qui les avait sauvés. Entre mille, il en est une tout obscurcie des rêveries païennes, curieuse par son analogie avec celles d’autres peuples qu’aucun lien apparent ne rattache cependant aux Bogos, et dont le rapprochement ouvre à la pensée un vaste champ d’interrogation et de mystère. Avant de poursuivre le cours de mon récit, je demande à la citer.