Sans se préoccuper outre mesure de mettre d’accord, et les enseignements de la doctrine chrétienne sur l’éternité de la récompense ou du châtiment, et les écarts de leur propre imagination, les Bilen admettent une troisième condition intermédiaire qui n’est plus la vie terrestre, bien que les fonctions journalières en pèsent toujours sur les trépassés, et qui n’est pas encore l’état immatériel de l’âme dégagée de son enveloppe humaine.
L’homme ainsi transformé conserve son apparence primitive, et sans s’éloigner des lieux où il a vécu, son fantôme est condamné à y errer la nuit, par groupes, par familles, ainsi qu’autrefois, menant paître aussi des fantômes de troupeaux, parcourant les vallées et les montagnes, s’abreuvant aux sources, édifiant des abris éphémères, et poursuivant, en un mot, le cours normal de la vie qu’il menait en ce monde, jusqu’aux rayons du jour, à l’aube duquel s’évanouit tout vestige de cette fantasmagorie funèbre. De témoignages, ou même d’incidents, à l’appui de cette croyance indiscutable, nul n’est embarrassé pour en invoquer. Le plus étrange, à mon avis, à cause de la preuve matérielle qui en subsista, est celui qui me fut raconté une fois à moi-même, en m’en désignant l’héroïne.
Cette femme s’était égarée dans les bois, et surprise par la nuit, au lieu de suivre le sentier du village, ses pas la conduisirent dans un endroit désert, inconnu, où le vent soufflait en rafales lugubres, où les hurlements des animaux sauvages frappaient son oreille, mêlés à des bruits de sanglots et de plaintes. Épouvantée, elle tomba à genoux, en se ramenant sur les yeux un pan de son vêtement, et se cachant le front dans les mains. Puis, au bout de quelques instants, le relevant avec hésitation, elle aperçut, à peu de distance, deux ou trois lumières tremblotantes, qui ne pouvaient provenir que d’un campement de voyageurs ; c’était le salut. Elle se précipita de ce côté en courant. Mais point de bruit, point d’animation ; rien de ce tumulte qui, d’ordinaire, révèle le voisinage d’une caravane. La flamme s’élevait droite au-dessus des foyers silencieux, et semblait éclairer sans donner de chaleur.
Néanmoins, elle avançait, et, derrière l’enclos d’épines, elle voyait des formes humaines se mouvoir lentement au milieu de vaches immobiles. Des femmes accroupies broyaient automatiquement du dourah, dont les grains écrasés ne criaient pas sous la meule ; des hommes allaient et venaient, portant des jattes de lait et de beurre, mais tout cela sans un mot, sans un rire ; des vieillards, assis en rond, laissaient pencher indolemment la tête sur leur poitrine. Puis, en approchant davantage, parmi ces gens, elle en reconnut : horreur ! C’était le campement des morts !
Au cri d’effroi qu’elle poussa, quelques-uns vinrent à elle. Il y avait là de ses amis, de ses parents, ensevelis depuis des mois, des années. Ils la reconnurent aussi et la firent asseoir sur une pierre, près du feu. Ensuite, sans prononcer une parole, on lui offrit à manger. Elle avait faim, elle accepta. Mais sa main tremblait tellement qu’en portant à ses lèvres une calebasse pleine de beurre fondu, le récipient vacilla, et une partie du liquide tomba sur ses vêtements. Après quoi, accablée de fatigue, brisée par l’émotion, elle s’étendit auprès du brasier et s’endormit.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le soleil était levé. L’esprit sous le coup d’impressions confuses, la mémoire alourdie et voilée, elle regarde autour d’elle… Personne ! Rien que les cieux, les arbres, la verdure et la terre… Où est-elle ?… Peu à peu, elle se souvient ! Elle s’est égarée, puis elle s’est endormie, puis elle a rêvé… Elle a rêvé aux morts. Ils étaient là, autour d’elle, muets, décharnés, sombres, ceux qu’elle a connus, qu’elle a aimés jadis… Quel rêve horrible !… Mais non ! ce n’est point un rêve !… voilà sa robe, et sur cette robe qu’elle touche, voilà aussi la tache que le beurre des morts y a laissée, tache ineffaçable dont l’eau du ruisseau est impuissante à laver l’empreinte.
Quelle coïncidence entre ces superstitions des sauvages de l’Afrique et celles des sauvages de l’Amérique, nuancées, il est vrai, des modifications en rapport avec les habitudes et les besoins propres aux deux races ! Aux tribus vagabondes des bords de l’Orénoque ou du Mississipi, subsistant de leurs chasses, errant à travers les forêts en quête d’une proie, des hécatombes de gibier, des chasses sans fin, des bois touffus. Aux peuples pasteurs des montagnes de l’Éthiopie ou des plaines du Soudan, adonnés à l’élevage des troupeaux, s’abreuvant de leur lait, la vie future réserve des pâturages, des vaches, des brebis… C’est bien là le reflet de la préoccupation unique qui, à l’origine, sur toute la surface du globe, s’est imposée aux dogmes des couples les plus divers, celle de vivre, et dont le souci les poursuit jusqu’aux limites de l’existence surnaturelle qu’ils pressentent, sans en deviner le caractère idéal.
La religion chrétienne, telle que la comprennent et la pratiquent les Abyssins depuis des siècles, n’a que bien peu relevé le niveau grossier de ces tendances. Avant l’apparition des missionnaires catholiques, à quoi s’en réduisaient les enseignements effectifs ? A quelques préceptes vulgaires, quelques règles de discipline plutôt que de doctrine, quelques simulacres extérieurs, des jeûnes, des pèlerinages, des abstinences, dont il suffisait parfois de l’inobservance accidentelle pour frapper les coupables d’une apostasie sans remède.
De toutes les prohibitions et de toutes les prescriptions, la plus impérative et la plus inexorable est celle qui interdit au chrétien la viande des animaux tués de la main d’un musulman. Or, un jour que des Abyssins étaient descendus au marché de Massaouah, des mahométans les invitèrent à venir boire du tedj au cabaret. On y resta longtemps. De grosses cruches aux flancs rebondis avaient été préparées d’avance, et la liqueur épaisse se versait à la ronde, dans des verres en corne de buffle. Ces vases sont profonds et larges, et la raison, souvent, a le temps de s’envoler avant que le fond en soit atteint. Lorsque nos buveurs arrivèrent à la dernière goutte des leurs, ils y découvrirent, sous les couches dorées de l’hydromel, des tranches de viande bouillie.
— Qu’est ceci ? dit l’un d’eux.