Les autres se mirent à rire, sans répondre.

— Par la sainte montagne du Thabor, répondez, s’écria le groupe des chrétiens inquiets.

— Allah est grand, répliqua alors, sentencieusement et d’un air grave, le plus âgé des marchands. Désormais sa main est sur vous, car cette viande est celle d’un mouton que j’ai tué moi-même ce matin, suivant les rites ordonnés par la loi du Prophète. Vous y avez goûté. Maintenant donc, il n’y a plus à s’en dédire, vous êtes des nôtres.

— C’est vrai, murmurèrent tristement les Abyssins en courbant la tête, nous voilà musulmans.

Et il fallut bien des arguments et bien du temps pour leur persuader que cette souillure involontaire n’avait point effacé en eux la qualité de chrétiens, et qu’ils pouvaient encore se considérer comme tels. Je ne sais même pas si l’on y parvint tout à fait.

Moins éclairés encore, s’il est possible, et plus étrangers que les habitants des hauts plateaux aux leçons moralisatrices du christianisme, les Bogos, avant tout, estimaient que là où ils rencontraient le plus d’avantages matériels, là devait être la vérité. Ce fut sous ce point de vue pratique qu’ils envisagèrent, dès le début, la portée du séjour des missionnaires catholiques au milieu d’eux, et qu’ils écoutèrent leurs prédications, alléchés par l’appât exclusif des récompenses terrestres à recueillir. Mais, depuis deux ans, ces calculs peu édifiants menaçaient de se voir déjouer. Rappelé en Europe, le chef de la mission les avait quittés, ne laissant derrière lui que des vicaires indigènes aussi peu aptes à le remplacer qu’à le faire oublier. Son successeur tardait à venir ; et plus éprouvés que jamais par la disette, aveuglés par la misère, abandonnés à eux-mêmes et au découragement de leurs instincts cupides, ces chrétiens, qui devaient tout à sa parole ou à sa charité, étaient déjà sur le point de se tourner sans plus de scrupule vers cette même Égypte musulmane dont il les avait délivrés, lorsque enfin un nouvel évêque débarqua à Massaouah. Suivant le bruit public, il apportait avec lui de l’argent envoyé par le gouvernement français ; et une partie du personnel qui le suivait était destinée à la mission des Bogos.

Ces secours arriveraient-ils à temps ? C’était le moment même que j’avais choisi de mon côté pour me rendre chez eux. Dans cette intention, je venais de me rapprocher de Massaouah, et d’accord avec M. Münzinger, notre agent consulaire, qui, depuis plusieurs années, avait créé dans ce pays un établissement agricole, nous étions sur le point de nous mettre en route. Le prélat demanda à nous accompagner avec un de ses prêtres, le P. Delmonte. Accrue de ce renfort, notre caravane allait présenter un aspect imposant, et, suivis d’une escorte nombreuse de serviteurs bien armés, nous partîmes.

MASSAOUAH.

CHAPITRE II