Monkoullo et le chef des chameliers. — Le Samhar. — Les marchands d’esclaves. — La plaine d’Azuz. — Le territoire d’Abyssinie. — Mon serviteur Gœrguis.
Chacun de nous, escorté de ses propres domestiques, montait un mulet caparaçonné à la mode d’Abyssinie. L’évêque, lui, était sur une mule dont, jadis, le Négus avait fait cadeau, avec tout son pittoresque harnachement, à un prêtre de la mission, au temps où il ne la persécutait pas encore et ne la chassait pas de ses États. Autour du cou, à la place de sonnettes, lui pendait un triple rang de feuilles de laurier en étain, dont le choc cadencé produisait un tintement argentin qui s’entendait de loin. La bête n’était plus jeune, il est vrai, mais elle n’en était pas moins têtue, et le bon évêque, qui, dans le principe, se berçait de la vaine illusion que le pas de sa monture ralenti, ou tout au moins calmé par l’âge, serait plus en harmonie avec les allures épiscopales, fut maintes fois obligé de recourir à des arguments en dehors du style canonique, pour dompter ses caprices et la maintenir en droit chemin.
Notre première halte devait être Monkoullo, le faubourg continental de Massaouah. Ce fut sous les arbres d’un jardin appartenant à la mission, que l’évêque et sa suite passèrent cette nuit de voyage. Quant à M. Münzinger et à moi, nous poussâmes jusqu’à un autre gros village, à deux ou trois portées de fusil du premier, et nommé Emkoullo, où nous reçûmes l’hospitalité chez un haut et puissant seigneur de l’endroit, le chef suprême des chameliers.
L’habitation, construite de chaume et de nattes assez solidement tressées, ne comprenait qu’une pièce. Au fond, dans toute la largeur, depuis le toit jusqu’au sol, régnait, parallèlement à la muraille, et à la distance d’un mètre environ, une sorte de châssis à claire-voie, en roseaux croisés, analogue au treillage des volières, chez nous. A hauteur d’appui, dans l’intervalle entre la paroi extérieure et cette seconde cloison, une espèce de rayon coupait horizontalement l’espace vide, d’un mur à l’autre. Enfin, au milieu, une porte cintrée, absolument pareille à celle d’un colombier, et de dimensions juste suffisantes pour livrer passage au corps d’un homme, ouvrait sur ce plancher suspendu.
Quel pouvait être le motif de cet arrangement singulier ? Je ne me gênai point pour m’en enquérir. On me répondit que c’était là, tout à la fois, la chambre nuptiale et le lit des époux.
D’interrogation en interrogation, je finis par obtenir des explications plus précises, avec l’aveu de cette pratique barbare, en honneur chez les Chohos, qu’on nomme la « fibulation », et dont les petites filles sont les infortunées victimes.
Cette coutume odieuse fut importée chez eux du Soudan, où les autorités égyptiennes, à l’issue des conquêtes d’Ibrahim-Pacha, tentèrent, mais en vain, de la détruire. On alla jusqu’à pendre les matrones qui y prêtaient leur ministère. Rigueurs inutiles ! Le despotisme du préjugé acquiert un tel empire en Orient, que les enfants, à l’âge de six ans, sept ans, couraient d’elles-mêmes au devant de la mutilation.
Il est à croire que les encouragements des parents, pour être secrets, ne demeuraient pas étrangers à ce fanatisme précoce, et qu’ils redoutaient de voir plus tard rejaillir jusqu’à eux la honte qui, certainement, ne manquerait pas d’atteindre leur fille au moment de son mariage, — ou plutôt d’avoir à subir une dépréciation fâcheuse dans la valeur de leur marchandise. Toujours est-il qu’à la nouvelle épouse, ainsi mutilée dès le bas âge, les premiers jours de l’hymen n’offrent plus qu’une série d’abominables tortures ; et il n’est pas rare qu’éperdue de douleur, pantelante sous ses brutales caresses, elle s’échappe des bras de son mari. Les proportions exiguës, l’ouverture étroite de la cage où on l’emprisonne, sont là pour l’en empêcher, et retenir, bon gré, mal gré, près de son maître, la malheureuse à qui se révèlent, sous un jour aussi dur, les douceurs à venir de l’amour conjugal. De cette prison, sous aucun prétexte, il ne lui est permis de sortir, — j’allais dire jusqu’à ce qu’elle soit apprivoisée. Elle y doit demeurer un mois entier. C’est le délai légal ; et c’est ainsi, au sein de la plus affreuse des captivités, que s’essayent les timides bégayements de son cœur.
Ces bégayements-là débutent par des clameurs de bête fauve. J’en fus témoin. Un jour, à Haylet, un peu plus au nord, dans la plaine d’Azuz, je me promenais à la tombée de la nuit, en compagnie du cheik de ce village. Tout à coup, nous entendons des cris épouvantables, qui n’avaient rien d’humain, sortir d’une maison voisine. Je m’arrête, croyant à une catastrophe.
— Oh ! ce n’est rien, me dit le cheik en continuant à marcher, et d’un air goguenard ; c’est une fille qui s’est mariée ce matin.