Chez mon hôte actuel, semblable surprise n’était pas à craindre. Il était vieux et ne songeait plus au mariage. Mais il tenait à nous gratifier d’égards particuliers. Pour nous faire honneur, il tira d’un bahut deux tapis usés, rapportés par lui, quelque trente ou quarante ans auparavant, d’un pèlerinage à la Mecque ; et je n’oublierai jamais le regard d’écrasante ostentation qu’il nous jeta en en recouvrant les deux angarebs, c’est-à-dire les deux lits qui nous attendaient. Nous nous y couchâmes, pénétrés, comme il convenait, du luxe déployé à notre intention ; et, fatigué, je ne tardai pas à m’endormir.
Je reposais depuis une demi-heure à peine, quand me voilà réveillé par une sensation désagréable, bien que mal définie encore et confuse. On eût dit les piqûres légères d’un million de petites épingles s’enfonçant peu à peu dans les chairs… Et puis, c’était comme un bruit sourd, insaisissable, quoique persistant, celui que produirait, dans le lointain, la marche d’une armée en campagne. Je me tournais et me retournais sur mon grabat, enviant le calme insouciant de mon domestique Ibrahim, étendu à mes pieds.
A la fin, n’y pouvant plus tenir, et incapable d’endurer davantage ce supplice en silence :
— Que de moustiques !… m’écriai-je.
— Ce ne sont pas des moustiques, me répond mon homme sans broncher et impassible.
— Et qu’est-ce donc ?
— Ce sont des punaises.
A ce mot, on le comprend, je bondis. A travers les fentes de la hutte, les rayons de la lune laissaient percer une éblouissante lumière. Je me précipitai au dehors. Quel spectacle, grand Dieu ! J’étais habituellement vêtu d’habits de laine blanche, avec de grandes guêtres boutonnées, me montant jusqu’au-dessus du genou. Tout cela était devenu noir, noir d’insectes qui se livraient, sur mon malheureux individu, à des combats acharnés dont j’étais le champ de bataille. J’eus beau me secouer, m’agiter : deux jours après, je trouvais encore de ces puantes petites bêtes nichées dans les plis de mes guêtres… Cette nuit-là, je ne dormis plus guère.
A l’aube, nous étions en route à travers les steppes arides du Samhar.
De loin en loin, quelques rares mimosas, des dunes moutonneuses qui semblent grandir ou diminuer au caprice des vents dont l’aile balaye la poussière ; des fragments de roches calcinées ; de profondes ravines creusées par les pluies diluviennes de l’hiver ; à l’horizon, par-ci par-là, la course effarée d’une gazelle que poursuit l’hyène ou le chacal ; des amas d’ossements blanchis ; au-dessus de cette scène d’aspect si morne, le vol circulaire des vautours ou d’autres oiseaux de proie ; et plus haut, plus haut que les habitants de l’air, plus haut que le regard, plus haut que la pensée, l’azur immaculé d’un ciel sans nuage, les rayons embrasés d’un soleil sans pitié… Voilà le Samhar.