Et il y en a comme cela, dans la direction du nord, pour huit jours avant d’atteindre Souakim. Du côté de l’Abyssinie, à l’ouest, il n’en faut que deux avant d’arriver au pied des montagnes, où la végétation commence à s’épanouir. C’était ce chemin que nous suivions…
De temps à autre, une ligne tourmentée zèbre la chaude perspective du désert d’une teinte plus sombre. C’est le lit desséché d’un de ces torrents éphémères, disparus aussi vite qu’engendrés, où l’humidité des couches inférieures se prolonge davantage, et entretient, sur les rives, la verdure de quelques arbrisseaux clair-semés. Ou bien, tout à coup, devant vous, le sol est brusquement coupé. Une gigantesque crevasse se déroule à vos pieds. Là, tout un canton s’est abîmé sous une pression uniforme. Vous êtes au bord d’une falaise de sable du haut de laquelle vous contemplez avec stupéfaction, à cent pieds au-dessous, un vallon, dont les bosquets, comme ceux d’un parc, éparpillent au hasard leurs festons de feuillage. L’action persistante des eaux souterraines a produit ce phénomène, et l’affaissement partiel des terres, qu’a fécondées une infiltration de plusieurs siècles, donne naissance à ces rares oasis après l’ombre desquelles soupire le voyageur.
Partis à cinq heures du matin de Monkoullo, nous nous arrêtons, à midi, en un lieu que les indigènes appellent Um-Guera. Nous nous reposons avec délices, car la chaleur est horrible, et l’étape a été longue. Non loin du nôtre, un second campement est déjà installé ; mais il est d’un aspect lugubre, celui-là. Ce sont des marchands d’esclaves qui poussent vers la mer leur bétail humain. Une centaine de ces infortunés sont là, gisant sans force et presque sans vie, se repaissant d’une maigre pitance que leur jette la pitié intéressée de leurs maîtres. Ce sont des jeunes enfants, pour la plupart, des jeunes garçons, des jeunes filles… Celles-ci ont à peine un haillon pour couvrir leur nudité. Tous sont chétifs, décharnés, et viennent Dieu sait d’où !… de trois, de quatre cents lieues dans l’intérieur, comme aussi peut-être, chose affreuse à dire, du village voisin, où ils ont été vendus par des parents hors d’état de les nourrir. Les cadavres de la moitié de leurs compagnons, morts de misère et de fatigue, jalonnent la route qu’ils ont parcourue.
Mais, à notre vue, le front des marchands est devenu soucieux. Ils n’ignorent pas les efforts des blancs pour anéantir leur odieux trafic, et ils redoutent les conséquences de notre rencontre. Pourtant leurs mesures sont bien prises, et nulle intervention inopportune n’en entravera le cours. Le gouverneur de Massaouah, qui doit veiller, en apparence, au maintien des dispositions rigoureuses édictées par son propre gouvernement contre la traite des noirs, est, moyennant une part dans les profits, de connivence tacite avec eux. Aussi n’est-ce plus à Massaouah qu’ils vont embarquer leur cargaison. Ils se dirigent un peu plus au-dessus, vers une anse convenue, dont les agents de l’autorité ont bien soin de ne venir jamais troubler intempestivement le repos : c’est là que des bateaux, envoyés les trois quarts du temps par le gouverneur lui-même, iront prendre la marchandise pour lui faire rapidement traverser la mer. Une fois en Arabie, il n’y a plus rien à craindre.
La mer Rouge est sillonnée d’embarcations ainsi chargées. Quelquefois un navire anglais les arrêtait jadis au passage, et en confisquait à son propre bord le chargement, pour l’emmener à Aden. Là, le pied une fois posé sur ce sol appartenant à la libre Angleterre, tous étaient libres à leur tour, libres de mourir de faim ou de recevoir les coups de talon de botte qu’on ne leur ménageait pas. Heureux ceux qui pouvaient entrer au service de quelque marchand ou officier ! Quant aux autres, maltraités, repoussés, s’arrachant sur les tas d’ordures des débris sans nom dont les chiens ne voulaient plus, combien n’en ai-je pas vu, de ces malheureux, cadavres ambulants, regretter l’esclavage et le maître qui, du moins, les nourrissait !
Il est vrai qu’aujourd’hui ces bienfaits de l’affranchissement à l’anglaise ne sont plus à redouter pour eux. La Grande-Bretagne, après l’avoir proscrite si longtemps, ne le proclamait-elle pas naguère par la voix de l’un des siens ?… Désormais la traite des esclaves est tolérée comme une institution nécessaire et un instrument actif de sa politique libérale en Orient.
Quels cris d’horreur et de réprobation, d’un bout à l’autre de la pudibonde Angleterre, cependant, si toute autre nation européenne eût, avant elle, abaissé jusque-là ses principes anciens !… Et Dieu sait, lorsqu’il s’en mêle, comme John Bull sait crier !… Mais il est bien question de scrupule ou de pudeur, dès qu’il s’agit de lui-même, et que ses intérêts sont en jeu ! Les marchands d’esclaves peuvent, maintenant, pourchasser leur gibier récalcitrant, à l’ombre du drapeau de la Reine !
Et sait-on, en effet, sur quelles bases reposent, au Soudan, les opérations de ce hideux commerce ? Ce n’est plus à des rapts isolés et cachés, à des marchés hâtifs où la famine est le premier agent, qu’il est condamné. Là, tout se passe au grand jour et sur une vaste échelle. Ils sont un certain nombre de gens influents, riches, honorés, qui forment comme une puissance à part, avec ses relations extérieures, ses traités, ses sujets, son trésor, ses armées. La saison venue, — à l’ouverture, — chacun équipe sa bande. Il en est qui comptent trois, quatre et jusqu’à six mille hommes. C’est un sacripant de confiance et rompu au métier qui les commande, et le terrain préparé, les dispositions prises, en chasse ! Le pays est réparti de manière à ne pas gêner le voisin. A chacun sa terre. On remonte le Nil Blanc ; on visite les bords du lac Nô et du Bahr-el-Ghazal. Gondokoro était autrefois une des principales stations. Ce sont les Dinkas, les Nouërs, les Shilloucks, et tant d’autres, qui vont être les victimes. Armés à peine de lances inoffensives, d’une timidité d’enfants, aux premiers coups de fusil, terrifiés, abattus, ces malheureux, vaincus d’avance, tendent le cou, pour ainsi dire d’eux-mêmes, au carcan dès qu’ils le voient. Les hommes faits, les femmes, les enfants, tout est bon. Des tribus entières ont été anéanties de la sorte.
D’ordinaire, l’expédition dure plusieurs mois, tant que les pluies ne tombent point, ou tant que le gibier se rencontre. De distance en distance, les traitants élèvent des zeribas pour l’y garder les premiers jours. Ce sont des refuges entourés d’une double et triple enceinte de palissades et d’épines, où ils tiennent, en même temps, leurs approvisionnements et leurs munitions. Ensuite, des bateaux transportent, à mesure, le butin à Khartoum, et de là il est dirigé, à beaux deniers comptants, par tout l’Islam. Ce sont les Abyssiniennes, lorsqu’il est possible de s’en procurer, qui atteignent les plus hauts prix. Au Caire, suivant la qualité, elles se vendent de 1,500 à 2,000 francs.
Pendant les trois années qu’il a administré cette partie des possessions égyptiennes, le général Gordon avait fait aux marchands d’esclaves une guerre sans pitié, et en avait à peu près purgé, au moins ostensiblement, la contrée. Il revint pour leur prodiguer ses encouragements officiels et favoriser leur industrie. Ça ne lui a guère réussi. Allah est grand !…