Le lendemain, le sentier raboteux où nous sommes engagés débouche sur la plaine d’Azuz. Nous la traversons dans toute son interminable longueur. Il nous faut près d’un jour pour voir la fin de l’éternel rideau de mimosas dont elle est couverte. C’est une des contrées les plus giboyeuses du globe, et tout en marchant, je me livre sans mérite à un carnage acharné. Sous les broussailles, à chaque pas, se lèvent des antilopes, des gazelles, des sangliers, et même des panthères.
J’avais blessé un francolin et je m’étais écarté de la caravane pour le chercher. Un peu en arrière, mon fusil chargé seulement à petit plomb, je battais, à droite et à gauche, le fourré.
Soudain, d’un massif plus épais, quelque chose bondit et me passe devant les yeux. Je m’arrête. A trois pas, une grosse panthère, ramassée sur ses quatre pattes comme un chat en colère, grognait en dardant sur moi un regard féroce. Que faire ? Pareil tête-à-tête, quand il vous prend à l’improviste, n’est pas sans interloquer. Je demeurais là, campé un pied en l’air et le fusil sur le bras, à la regarder également. Cet échange d’œillades expressives dura bien dix secondes, et des secondes, je vous jure, qui semblent longues ! A la fin, je réfléchis qu’à distance si courte mon coup de feu devait faire balle. Et voilà que doucement, tout doucement, le regard toujours bien droit et bien fixe, j’essaye de ramener mon arme pour épauler. Est-ce ce jeu muet ? est-ce une autre cause ? je l’ignore ; mais à mon mouvement, si imperceptible qu’il soit, la bête tout à coup prend son élan, et d’un saut gracieux et flexible se jette de côté, fort heureusement, pour disparaître dans les arbres. Une ondulation ou deux, et c’est tout : elle a fui ; je ne vois plus rien… Ouf ! Je ne cours pas après, et je lui fais grâce de mon coup de fusil… Décidément, les perdreaux sont plus faciles à tirer.
Azuz est un village qui relevait autrefois des Nahibs d’Arkiko. Mais, depuis quelques années, il y a scission dans la dynastie de ces princes, et Azuz forme avec Haylet un apanage indépendant, ou plutôt une circonscription distincte des possessions égyptiennes, sous la haute surveillance d’un sous-lieutenant dont le descendant de la race illustre des Nahibs est un peu moins que le domestique. C’est le dernier centre de population musulmane que nous allons rencontrer.
Dans la journée, nous atteignons le pied des monts d’Abyssinie, et après une halte de quelques heures à Kousserett, nous abordons des rampes escarpées qui, par une ascension pénible et longue, nous mènent au premier plateau. Autour de nous, à mesure que nous grimpons, le décor change à vue d’œil. Adieu à la végétation avare et souffreteuse des terres basses, à l’aridité énervante de leur sol calciné ; plus rien ici qui en rappelle la physionomie ni même le voisinage. A présent, une forêt épaisse, des arbres magnifiques dont les noms me sont inconnus, le murmure des ruisseaux sautillant de roche en roche, et une atmosphère imprégnée de délicieuses fraîcheurs. Les ardeurs du soleil tamisé par le feuillage ne se révèlent plus, désormais, que comme un sourire et une caresse. Nous avons presque froid. C’est que nous sommes bien en Abyssinie ; et le soir, assez tard, nous bivouaquons à Gaba, en plein territoire éthiopien, à 5,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.
La nuit s’annonçait fraîche ; elle est glaciale. Nous qui, la veille encore, trouvions à peine dans les bouffées d’une chaleur suffocante assez d’air pour respirer, nous grelottons maintenant. Par bonheur, le bois ne coûte rien que la fatigue de le ramasser, et un bûcher biblique où flambent quatre ou cinq troncs énormes nous réchauffe de sa flamme bienfaisante. En même temps l’éclat en écarte les animaux féroces, dont les hurlements grondent dans l’obscurité ; les branches sèches craquent sous leurs pas. Au lieu de dormir, Monseigneur et moi, nous passons presque toute la nuit à circuler de long en large, ou, à la mode des écoliers, à battre la semelle pour nous dégourdir les jambes.
Bien avant que le soleil paraisse, nous sommes en selle. Mais à peine s’est-il brusquement dégagé, comme il arrive aux tropiques, des cimes qui le voilaient à nos yeux, que ses rayons nous raniment, nous réconfortent, et ne tardent pas, sous leurs chaudes morsures, à nous faire souvenir que c’est bien quand même le soleil africain, le soleil des déserts. D’un froid intense, nous sommes livrés, sans transition, à une brûlante chaleur.
Nous avons quitté la forêt pour gravir, gravir toujours de nouvelles montagnes, dont nous ne parvenons au faîte qu’afin de mieux en apercevoir d’autres devant nous, et au delà de celles-là, d’autres encore, au bas desquelles, enfin, est le terme du voyage.
Du moins, rien de monotone dans le trajet. Le paysage est des plus accidentés, des plus agrestes. Si nous montons souvent, nous descendons quelquefois. Et alors, aux bois d’oliviers sauvages, de citronniers, qui tapissent en partie le flanc des collines, succèdent de verdoyantes vallées, toutes parfumées de fleurs et de gazon, où les plus ravissants oiseaux de la création se jouent à portée de la main. Vers midi, nous nous arrêtons au bord d’une source renommée au loin pour la limpidité de ses eaux. Comme c’est bon d’y boire, quand on se rappelle les puits nauséabonds du Samhar ! Et quelle savoureuse limonade avec le jus des limons cueillis en route !
Dans le creux des vallons, et sur les plateaux de la montagne, les indigènes ont semé leurs récoltes. Nous sommes au mois d’avril. C’est presque le moment de la maturité. Tous leurs soins, toutes leurs espérances, sont donc concentrés sur ces points où repose leur fortune. Pour surveiller les environs, ils ont construit, au milieu de chaque champ, supporté par quatre piliers, un échafaudage en fascines, du haut duquel le regard vigilant d’une sentinelle, sans cesse en alerte, inspecte les alentours. Les sangliers font-ils irruption à travers la récolte : vite, les clameurs des gardiens les mettent en fuite ou appellent à l’aide. L’ennemi s’apprête-t-il à saccager la moisson et à en massacrer les propriétaires : sa présence est déjà signalée avant qu’il ait eu le loisir d’approcher, et tout le monde est sur pied, prêt à le combattre et à le repousser.