Le dourah est si haut, que nous avançons à cheval le long des tiges sans que nos fronts les dépassent. C’est ici le sol le plus favorable aux cultures, et la sécheresse y est inconnue. On sait, en effet, que les pluies périodiques des contrées tropicales partagent régulièrement l’année en deux saisons, dont l’époque varie suivant les conditions climatériques et géologiques du pays. Sur les côtes de la mer, les pluies commencent au mois de novembre, pour finir avec celui d’avril. Sur le plateau, au contraire, c’est au mois de mai que tombent les premières ondées, et elles ne cessent qu’aux derniers jours d’octobre. Or, sur la lisière extrême de ces deux régions doit se trouver nécessairement une zone intermédiaire, participant à la fois de l’une et de l’autre, où la queue des averses de la première devient, à un instant donné, la tête de celles de la seconde, et où par conséquent il pleut à peu près toute l’année. C’était cette bande de terrain que nous traversions. Deux ou trois récoltes y mûrissent aisément sous l’action alternative du soleil et de la pluie, et la reconnaissance indigène les a baptisés d’un nom qui en consacre la fécondité : on les appelle Doupourchairs, c’est-à-dire, montagnes à orge.

Puis, voici la charmante vallée de Maldi. Un ruisseau gazouille, tout bordé d’arbrisseaux odoriférants. Des centaines de pintades ou de francolins se glissent sous les hautes herbes. Des papillons éblouissants, des merles métalliques, des tourterelles à longue queue, voltigent et prennent leurs ébats. Et des fleurs encore ; partout, toujours, des fleurs. L’atmosphère est embaumée.

Notre séjour n’est pas long dans ce coin de paradis terrestre. Le sentier redevient roide, et nous voilà, un à un, les uns derrière les autres, à grimper de nouveau, jusqu’à un coude qui nous ouvre subitement une issue, droit devant nous, au flanc de la montagne. A gauche, c’est un précipice presque à pic, dont des broussailles nous dissimulent le fond. Sous le sabot de ma monture, une pierre se détache, et une antilope effrayée bondit devant moi. D’un coup de fusil, je l’abats, et je saute aussitôt à terre pour la ramasser. Mais elle roule sous mes doigts, et bientôt, entraîné, je me sens rouler avec elle. Je m’accroche, au hasard, à la branche d’un arbuste, qui résiste heureusement, et, sans courir davantage après ma proie, je remonte à cheval. J’avais chaud ; je me passais la main sur la figure : tout à coup, je ressens dans le nez des picotements étranges. Je me frotte pour les faire cesser : plus je me frotte, plus ils redoublent ; j’éternue, une fois, deux fois… dix fois : c’était aux feuilles d’un poivrier que je m’étais retenu.

Bien d’autres plantes, d’essence précieuse sans doute, sont là, que nous frôlons sans les connaître. Mais la roche se dégage plus nue et plus sévère. Le sentier se reprend à descendre. Des éboulements l’ont obstrué çà et là. Pour le coup, nous voici au milieu d’un torrent à sec. Nous ne sommes pas les seuls à pratiquer cette voie. Des empreintes nombreuses d’animaux se montrent sous nos pas. Celles du lion et de l’éléphant y sont les plus fréquentes. La vue de leurs excréments me remplit de surprise. On dirait ceux d’un chat colossal et d’un cheval gigantesque. Ces traces, toutes fraîches, nous indiquent qu’ils ne sont pas loin.

Avant de quitter Massaouah, j’avais dû, pour le voyage, compléter le personnel de ma maison. C’était Ibrahim[2] qui s’en était chargé. Au nombre des nouvelles recrues, il me présenta un chrétien de l’Hamacen.

[2] Voir Mer Rouge et Abyssinie.

— C’est un homme des plus recommandables, m’avait-il dit ; nous sommes du même âge, et je l’ai toujours connu.

— Ah ! Et quel âge as-tu toi-même ?

C’était un problème que je n’avais jamais pu déchiffrer. La barbe grise et le corps déjà un peu voûté de mon homme accusaient au moins une cinquantaine bien sonnée.

— Je ne sais pas, me grommela-t-il, en soulignant sa réponse du petit rire aigrelet et tant soit peu niais qui lui était habituel ; peut-être trente-cinq ans !