Qui se soucie, en effet, parmi ces gens, d’un aussi mince détail ? Et à quoi bon ? Ils naissent, souffrent et meurent. Voilà toute leur vie. Que les jours et les années s’écoulent, c’est toujours pour endurer les mêmes peines, et marcher au même but. De préoccupations intellectuelles, d’aspirations supérieures, il n’en est point d’autres, pour leur esprit engourdi, que celles réclamées par le besoin journalier de manger. En quoi la notion de l’âge peut-elle leur servir ? Ils se marient comme tout le monde, aussitôt qu’ils le peuvent physiquement ; leurs enfants grandissent, ainsi qu’ils l’ont fait eux-mêmes, à la grâce de Dieu. Un jour, lorsque la volonté d’Allah le décidera, il est certain que la misérable existence qu’ils traînent aura un terme ; mais un peu plus tôt, un peu plus tard, qu’importe ? Et pourquoi réfléchir d’avance à l’espace probable qui reste encore péniblement à parcourir ?

Je m’en étais tenu là avec Ibrahim de mes investigations sur son état civil.

— Et que fera ton camarade ? Tu m’as déjà amené deux ou trois garçons pour mon mulet et les bagages. Toi, tu te charges de la cuisine. N’est-ce pas assez ?

— Oh ! Gœrguis — c’était le nom du candidat, Georges en français — possède bien des ressources qui te seront utiles. Nul plus que lui n’est familier avec tous les détours de la montagne ; c’est un guide sûr. Et puis, il a appris mainte légende qu’il te racontera. Dans son pays, le soir, on va le chercher, et l’on se groupe autour de lui pour l’écouter. Et il conte alors, sur le temps passé, des choses merveilleuses que personne ne lui a enseignées. Il conserve des écrits anciens que, seul, il est capable de lire. C’est un savant ; et lorsque, dans l’Hamacen, les riches se mettent en voyage, ils l’attachent volontiers à leur personne pour que ses récits charment les heures oisives du bivouac. Si tu le prends avec toi, tu n’auras pas à le regretter. Il te guidera également à la chasse, et son coup d’œil exercé n’a pas de pareil pour découvrir la piste des animaux.

Tant de qualités m’avaient persuadé, et Gœrguis fut admis au nombre de mes gens. C’était un homme de maintien recueilli, et l’on sentait qu’il avait conscience de sa valeur. Habituellement, en route, il restait à mes côtés, et portait mon fusil. Car quiconque se respecte ne saurait lui-même, en Abyssinie, assumer ce fardeau. Ce serait se dégrader aux yeux de ses propres serviteurs.

Au moment où nous abandonnions le torrent pour remonter à gauche, je distinguai, sur la droite, comme une échancrure de forme bizarre, qui coupait la montagne.

— Qu’est-ce que ce trou là-bas ? lui demandai-je.

— Ça ? c’est le col de Magasas, le col du Pèlerinage. Par là, pendant des siècles, ont passé toutes les générations chrétiennes de l’Abyssinie, pour se rendre en pèlerinage au sanctuaire fameux de Debré-Sina (le mont Sinaï). Il renfermait alors une image miraculeuse de la vierge Marie ; les présents les plus riches y affluaient de toutes parts, et une troupe de moines était attachée à son service.

— Et maintenant ?

— Maintenant, il n’y a plus rien.