— Et pourquoi ?
— Ah ! c’est une longue histoire.
— Conte-la-moi.
Et, tout en marchant, il se mit à me développer la narration suivante. L’aspect de la contrée s’était modifié. Au-dessus de la pente rocheuse dont la surface grisâtre s’étendait devant nous, pas d’autre végétation que les grands cactus-cierges allongeant mélancoliquement leur tige démesurée. Plus rien de pittoresque ni d’attrayant sous mes yeux. Le sabot de nos mulets, plus sûr que notre main, foulait avec assurance les gradins de pierre. Le chemin était devenu relativement facile. Je pouvais donc prêter, tout à l’aise, une oreille attentive.
CHAPITRE III
La prieure de Debré-Sina.
Au pays de Hâsaga, dans l’Hamacen[3], vivait jadis un chef riche et puissant, nommé Tisamma (l’Entendu de Dieu). De nombreux troupeaux de vaches blanches broutaient l’herbe de ses montagnes ; à la saison des pluies, d’abondantes récoltes de dourah couvraient ses champs ; et chaque soir, après que les mules aux clochettes sonores étaient rentrées dans l’enceinte de ses vastes étables, des troupes empressées de serviteurs lui versaient l’hydromel et venaient s’asseoir à son foyer.
[3] La province la plus septentrionale et une des plus fertiles de l’Abyssinie.
Un seul nuage obscurcissait cette prospérité. Uni, depuis plusieurs années, à une épouse jeune et belle, Tisamma n’avait point d’enfants. Sa femme partageait ses regrets, et chaque matin, de sa couche désolée, implorait l’intercession miraculeuse de la madone de Debré-Sina. Dieu laissa enfin tomber sur elle un regard de miséricorde, et un jour elle devint mère. Et les deux époux, s’exaltant dans un élan de commune allégresse et de juste reconnaissance, se prosternèrent devant le Seigneur et adorèrent son nom.
A ce premier bonheur parut, bientôt, devoir en succéder un second, et, un an après la naissance de son fils, Tisamma devenait père d’une fille… Hélas ! le sourire est souvent près des larmes ! La mère mourut dans les douleurs de ce dernier enfantement.