Le désespoir de Tisamma fut profond. Mais comme c’était un chef renommé et fidèle aux traditions de ses aïeux, il ordonna que de somptueuses funérailles fussent célébrées en l’honneur de celle qu’il avait perdue. De tous les pays environnants on accourut pour y assister, et les fêtes mortuaires durèrent plusieurs jours.
Lorsque le silence fut rétabli dans sa demeure, et que tous ses hôtes eurent disparu, Tisamma, sans se laisser abattre par le chagrin, songea alors à ses enfants. C’était tout ce qui lui restait désormais de la morte aimée ; et, malgré sa tendresse paternelle, son cœur se brisait à les voir. Néanmoins, le fils devait être, avant tout, un guerrier comme lui. Tisamma ne pouvait donc songer à s’en séparer, se réservant de lui enseigner lui-même à se servir de la lance, à dompter un cheval, et à se rendre, plus tard, terrible aux ennemis de sa race. Quant à la fille, sa présence évoquait encore de trop cuisants souvenirs ; et cherchant autour de lui quelqu’un à même de l’instruire dans l’art de lire et de comprendre les livres sacrés, de l’élever comme il convient à une fille noble de l’Hamacen, son père résolut de l’éloigner au moins pour un temps, et de la confier aux soins vigilants de quelque vieillard mûri par l’expérience et la sagesse.
Or, à peu de distance du pays, sur le bord d’un torrent que ne tarissaient jamais les ardeurs de l’été, au milieu d’un bois épais dont le pas d’un homme troublait rarement la solitude, s’élevaient deux cabanes, construites grossièrement de chaume et de feuillage. De l’une d’elles, la plus grande, surmontée d’une croix, s’échappaient d’ordinaire, pendant le jour, des cantiques d’actions de grâces, psalmodiés par une faible voix, dont l’harmonie montait au ciel, sur l’aile des poétiques silences de la forêt. L’autre, plus petite, ne s’ouvrait, chaque soir, que lorsque le soleil avait depuis longtemps quitté la ligne des coteaux, pour se rouvrir le lendemain matin, bien avant que ses premiers rayons vinssent dorer la cime des hauts arbres.
C’était là que vivait, retiré des hommes, entre la paix de son oratoire et le calme de sa cellule, un prêtre du Lasta[4], déjà vieux, célèbre dans toute la contrée par son immense savoir et son austère piété. Par surcroît de pénitence, il avait même, contrairement à l’usage, fait vœu de célibat. Abba-Melchisedech était son nom. Tisamma le connaissait de longue date. Il vint le trouver, suivi de ses serviteurs et, sur une mule, d’une matrone chargée de l’enfant.
[4] Le Lasta est une des provinces méridionales de l’Abyssinie.
— Tu as été, lui dit-il, ô mon père, l’ami et le confident de ma regrettée femme. Elle t’aimait et te vénérait. Ton nom fut le dernier qu’elle prononça, en me montrant sa fille, lorsque je lui fermai les yeux. Je viens te confier, ainsi qu’elle l’a voulu, un dépôt cher et précieux : sois le père de son enfant !
Abba-Melchisedech allait d’abord répondre qu’il se sentait vieillir, et qu’un tel fardeau serait bien lourd pour un pauvre solitaire ; mais devant la suprême volonté d’une mourante il s’inclina et se résigna.
— Tu l’instruiras, ajouta Tisamma, dans l’art de lire et de comprendre les livres sacrés, et tu l’élèveras comme il convient à une fille noble de l’Hamacen. Quand elle sera devenue grande, tu la ramèneras dans ma maison, et tu pourras alors choisir, parmi mes troupeaux de vaches blanches, autant de jeunes génisses qu’il t’agréera, et la plus belle de mes mules, avec sa selle incrustée d’or. Jusqu’à cette époque, garde-la. Qu’elle vive auprès de toi ! qu’elle t’honore comme son père, et t’obéisse comme à lui !
A ces mots, il appela un des serviteurs restés en dehors, et il commanda d’apporter l’enfant. Et l’enfant fut apportée. La matrone la tenait dans ses bras, enveloppée des plis soyeux d’un quârri[5] blanc bordé de rouge. Tisamma la remit au prêtre ; puis, remontant sur son mulet, il s’éloigna à la tête de ses gens, sans ajouter un mot.
[5] Espèce de couverture en coton du pays, dans laquelle les indigènes se drapent pendant le jour et dorment durant la nuit ; les soldats se la roulent en ceinture autour des reins.