Demeuré seul avec la petite fille, le vieillard se mit à la considérer. Elle dormait. Sa bouche rose souriante entr’ouverte, les cils déjà longs de ses paupières fermées, son mignon visage si frais et si gracieux, tout cet ensemble rappelait les images des chérubins qui peuplent le ciel, âmes d’enfants envolées avant d’avoir vécu.

— Oh ! Dourounèche ! (comme tu es pure !) s’écria Abba-Melchisedech, transporté. Et c’est ainsi que, désormais, tu t’appelleras.

Et Dourounèche, docile aux leçons de son maître, grandissait sous l’œil de Dieu, sage et laborieuse. Parfois, elle se rendait à la chapelle et là passait des heures dans la prière et la méditation. D’autres fois, un livre pieux à la main, elle allait s’asseoir au pied de quelque arbre penché sur le torrent, et feuilletait les pages sacrées en rêvant à Celui dont elles répétaient les louanges. D’autres fois encore, pendant qu’Abba-Melchisedech lui narrait les détails émouvants d’une légende sainte, ses doigts agiles faisaient tourner le fuseau, et filaient le lin dont plus tard devaient se tisser leurs vêtements à tous deux.

Mais à mesure qu’elle avançait en science et en sagesse, elle croissait aussi en grâce et en beauté. L’enfant devenait femme. Abba-Melchisedech, pauvre solitaire, étranger jusque-là aux passions humaines, ne pouvait néanmoins s’empêcher de remarquer cette transformation et, tout bas, admirait son élève. Et voilà qu’il commença à sentir au fond de son cœur une étrange agitation. Ses paroles, naguère si paternelles, s’embarrassaient sur ses lèvres ; ses regards, par instants, s’emplissaient de flammes singulières ; des pensées tentatrices troublaient ses oraisons ; le sommeil fuyait sa couche, et les premiers rayons de l’aurore le voyaient souvent debout, frémissant, l’œil fixé sur la porte derrière laquelle reposait Dourounèche, à l’abri de son innocence et de sa jeunesse.

Et il advint qu’un jour, après lui avoir conté l’histoire de sainte Madeleine, de ses fautes, de son repentir, et après avoir dépeint la sainte, en extase au pied de Jésus crucifié, mais toujours vivant pour elle, ne pouvant plus lui-même imposer silence à ses coupables ardeurs, Abba-Melchisedech s’écria :

— O Dourounèche, et moi aussi, c’est ainsi que je t’aime !

Et il voulut la saisir dans ses bras.

Dourounèche effrayée se recula et se prit à pleurer. Puis elle s’enfuit, et son maître, confus, n’essaya pas de la retenir. Mais vainement s’efforça-t-il, le lendemain et les jours suivants, de chasser les criminels désirs qui s’étaient emparés de son âme ; la lutte était devenue au-dessus de ses forces, et le démon le dominait. Et, de nouveau, il dit encore à Dourounèche qu’il l’aimait. Une lueur se fit alors dans l’esprit de la jeune fille, et, éclairée tout à coup, elle comprit les mauvais desseins d’Abba-Melchisedech, et le repoussa.

Celui-ci, se jetant à ses pieds, les lui baisait avec frénésie. Mais Dourounèche, indignée, se redressa ; et, levant une main vers le ciel, elle s’écria :

— O mon père, est-ce ainsi que tu as promis de former ma jeunesse ? Le nom de Dieu n’éveille-t-il donc plus d’écho dans ta raison, pour que tu ne redoutes point ses célestes vengeances ? Rentre en toi-même, ô mon père, et ferme ton cœur aux sinistres fureurs qui grondent alentour !