Cet endroit est donc la scène auguste où se débattent les plus graves intérêts du pays, où se traitent et se discutent les préliminaires de paix et de guerre, où s’entament et se jugent les procès privés ou publics. Il est vrai que c’est aussi le théâtre des ébats de la jeunesse. Dans les années d’abondance, alors que tout est à la gaieté et à l’espérance, les filles s’y livrent au plaisir de la danse et de la musique. Bien que les Bogos n’eussent pas à se féliciter beaucoup sous ce rapport, notre arrivée parmi eux y avait cependant ranimé la confiance, et l’argent que nous apportions leur paraissait une aubaine d’autant plus appréciable qu’ils en ignoraient encore les proportions. Avec nous la joie était donc rentrée dans le village, et nous nous en aperçûmes dès le lendemain.

A peine la nuit tombée, j’entendis comme un ronron obstiné, qui retentissait avec rage et me rappelait celui du tambourin. Puis des chants aigus, dont la note stridente dominait le bruit de l’instrument. Le tapage semblait venir de la place publique, qui m’avait été indiquée le matin. Je m’y dirigeai. En effet, tout le village était là, assis par terre et formant un grand rond autour d’un cercle d’une vingtaine de jeunes filles debout et se démenant à qui mieux mieux. Au milieu, l’une d’elles tenait un tambourin sur lequel elle frappait à coups redoublés, de la paume de la main, tandis que ses compagnes chantaient en se balançant de droite à gauche, sur un rhythme uniforme.

Gœrguis m’avait accompagné. Je lui demandai ce que chantaient ces demoiselles.

— Ce sont toujours, me répondit-il, des allusions aux événements du jour. Chacune entonne, à son tour, ce qui lui vient à l’esprit, et les autres reprennent en chœur le refrain, qui ne varie pas. Aujourd’hui, il est question de votre visite à Keren.

On entendait en ce moment la voix d’une grande fille, élancée et gracieuse, dont le fausset déchirait l’espace.

— Voici ce que chante celle-ci, reprit-il :

Ils sont arrivés, les seigneurs de France,

Et ils apportent beaucoup d’argent.

Ils le sèmeront dans la terre des Bogos,

Et il en sortira une moisson d’or.