Madame n’avait eu garde de rien omettre de toutes ces précautions. Seulement, je n’ai jamais su si, cette fois, la matrone employée reçut doubles honoraires.

Après avoir traversé cette première partie de l’appartement où la porte seule donnait accès à la lumière du jour, je fus admis dans le sanctuaire. Presque tout l’espace en était occupé par un immense angareb, comme qui dirait, chez nous, un lit à deux places, recouvert de tapis ou de coussins sur lesquels, côte à côte, étaient à demi couchés le vice-consul et sa moitié. Au-dessus de leur tête, une espèce de dais, ou mieux, une cage rappelant la coquille d’un œuf immense coupé par le milieu, en minces lattes d’un bois flexible tressées à jour. C’était, si l’on veut, l’alcôve de la couche des époux, ménageant à leurs caresses un boudoir plus intime au milieu de la grande pièce.

Madame me tendit la main, en me souhaitant la bienvenue, et je m’assis auprès de l’angareb. Sa beauté olivâtre fut loin de me séduire tout d’abord, mais, en la fréquentant, par la suite, j’eus lieu de reconnaître qu’elle possédait une supériorité intellectuelle, et surtout une adresse native bien faites, dans ce milieu sauvage, pour captiver et retenir même un Européen. Elle portait, à la narine gauche, l’anneau d’or indice de son rang.

Ce fut, on s’en doute, un jour de liesse pour tout le village et les lieux circonvoisins. Les visiteurs se succédaient, et la cour ne désemplissait pas.

Que de poignées de main et de félicitations échangées ! J’avais ouvert le feu. Le vaste enclos d’épines qui entourait la maison était envahi, et le gros de la foule attendait, silencieusement, aux alentours, la curée traditionnelle. On n’eut pas trop longtemps à gémir. Bientôt d’énormes calebasses pleines de tedj circulèrent. Puis, les quartiers de viande bouillie, et enfin le brondo, le mets national. C’est tout simplement de la viande crue qu’on mange en en trempant les morceaux dans une purée de poivre rouge. Le plus communément, une cuisse de vache, que l’on suspend entre trois piquets en faisceau, en fait les frais. Les convives s’installent alentour, leur couteau à la main, et chacun d’en découper à tour de rôle, à même, de longues lanières sanguinolentes, qu’ils engloutissent avec la rapidité de l’éclair.

Malheureusement l’usage de ce mets, si succulent qu’il soit, entraîne un léger inconvénient ; je veux parler du ténia, le ver solitaire, auquel échappent bien peu d’Abyssins. Mais le remède, chez eux, est à côté du mal, et le kôusso leur pousse sous la main. Aussi est-il de mode de s’en administrer régulièrement une forte dose, à époques convenues. Tout homme qui se respecte ne saurait s’en affranchir. C’est admis, c’est même imposé ; et l’opinion publique flétrirait sévèrement quiconque serait signalé notoirement comme ne se pliant pas à cette coutume, au moins une fois par mois. Les Anglais n’absorbent pas avec plus de méthode leur magnésie ou leurs blue-pills.

Je ne sais combien de vaches furent immolées à cette occasion. Mais, durant plusieurs nuits, les hurlements des hyènes et des chacals attestèrent que la provision ne s’épuisait pas promptement.

L’évêque se tenait à l’écart de ces fêtes. Fraîchement débarqué d’Europe, et peu initié jusqu’alors à ces usages barbares, il n’en prenait pas toujours avec assez de longanimité la manifestation naïve. L’état d’abandon où se trouve reléguée, chez ces pauvres gens, la culture morale de l’esprit le révoltait. Son indignation ne fléchissait pas sur ce point, et s’exhalait en termes irrités. En revanche, il fallait voir le candide étonnement avec lequel les uns et les autres l’écoutaient lorsqu’il tonnait, du haut de sa conscience de prêtre, contre le déréglement sans artifices de leurs mœurs. Bien peu de notions moralisatrices avaient, en effet, résisté au courant des dernières années, et la tâche à entreprendre était rude. Mais, auparavant, il était indispensable de s’occuper des nécessités physiques, et le plus sûr chemin, pour arriver à leur intelligence et à leur cœur, était de s’appliquer, avec sollicitude, non moins à effacer la trace des désastres passés qu’à en prévenir le retour.

Nous avions avec nous, ai-je dit, des fonds confiés à l’évêque lors de son départ d’Europe, par le gouvernement français, pour être répartis parmi les peuplades qu’avait décimées la famine. La nouvelle s’en était bien vite répandue, et dès le premier instant de notre séjour, ç’avait été à qui invoquerait les titres les mieux établis, ou étalerait les misères les plus émouvantes. Afin de procéder à une répartition équitable, il fut arrêté que tous les chefs des hautes et des basses terres seraient convoqués en assemblée générale sous la présidence du prélat, et que là, non-seulement on aviserait aux moyens de dispenser les secours, sans qu’ils courussent le risque de s’égarer sur la tête des moins nécessiteux, mais qu’en même temps, tous les griefs, tous les besoins des Bogos, seraient exposés par l’organe de leurs représentants, de manière que l’écho pût en parvenir jusqu’au gouvernement magnanime qui consentait à étendre au-dessus d’eux sa puissante protection.

Keren est assis à 600 pieds au-dessus du niveau de la mer, tout contre le rocher aux flancs garnis de broussailles, dont j’ai parlé, et que couronne aujourd’hui une forteresse égyptienne. Le village descend en pente douce vers un petit ravin dont la ligne sombre coupe l’horizon du nord au sud, pour aller rejoindre l’Ansaba. Une place circulaire assez vaste, au milieu de laquelle se dresse un vieux sycomore, le partage en deux. C’est le lieu ordinaire de réunion des notables. S’écartant des règles féodales qui continuent à régir l’Abyssinie proprement dite, la constitution des Bogos offre en quelque sorte le type d’une fédération républicaine où chaque agglomération jouit de droits équivalents, et intervient, par la voix de son chef, dans toutes les questions qui concernent la nation. Malgré l’étiquette hiérarchique que l’origine maintient nettement entre eux dans leurs rapports respectifs, chacun de ces derniers est admis, au même degré, à se faire entendre et à émettre son avis. L’opinion de la majorité dicte la loi, et, s’il en est dans le nombre qui se rappellent parfois incidemment que l’autorité d’un pouvoir suzerain plane encore de loin sur leurs délibérations, bien peu sont, néanmoins, disposés à en tenir compte, tant qu’une menace directe ou un danger imminent n’est pas là pour les en faire souvenir à propos.