Je me lève. Je me hâte. L’évêque allait célébrer sa première messe au milieu des peuples confiés à son zèle évangélique. Les murs délabrés du sanctuaire laissaient, à travers leurs fissures, arriver tous les bourdonnements du dehors ; l’autel était en ruine ; des fidèles convoqués, à peine deux ou trois étaient-ils agenouillés, d’un air distrait et curieux, sur la poussière du sol nu… Eh bien ! aucune solennité religieuse entourée de toutes les pompes de notre culte ; aucune de ces harmonieuses prières montant, avec la fumée de l’encens et les plaintes de l’orgue, vers des voûtes altières ; non ! rien, rien de tout cela n’ira jamais à l’âme autant que l’aspect désolé de cette pieuse enceinte tombant de vétusté, autant que la voix isolée de ce prêtre s’élevant pour bénir une foule absente ; et plus encore, autant que cette petite croix grossière, debout au milieu de la barbarie et du désert, épave consolatrice et chère aux exilés, aux malheureux, et plantée là comme l’immuable jalon de la régénération promise dans l’avenir aux déshérités du passé.

Durant le saint sacrifice, deux mariages sont consacrés, ou plutôt régularisés, car depuis plusieurs années déjà les nouveaux époux n’en sont plus aux préliminaires. Le premier est celui de serviteurs indigènes de la mission, que les remontrances de l’évêque ont décidés, la veille, à se soumettre à une cérémonie dont jusqu’alors personne n’avait pris souci de leur faire comprendre l’avantage ou la moralité.

Le second est plus caractéristique. Ce n’est autre que l’union du vice-consul de France avec une femme indigène.

A l’origine de son séjour en Abyssinie, M. Münzinger était devenu propriétaire, suivant les mœurs locales, d’une esclave un tantinet jaune, dont il avait fait sa compagne. Découvrant en elle des qualités sérieuses, il s’y était attaché, puis avait fini par l’installer chez lui à titre de femme légitime, sans qu’il manquât à ce lien d’autre sanction que la cérémonie religieuse, peu nécessaire, comme on sait, aux yeux de la légalité indulgente du pays.

Mis au courant de cette situation anormale, l’évêque s’était donné la tâche d’y porter remède, et n’avait trouvé rien de mieux que d’exhorter notre vice-consul à contracter nettement un mariage régulier. Celui-ci ne s’était pas fait prier, et, dès le lendemain même de son retour, il se hâtait, ainsi que je viens de le raconter, de déférer aux conseils du prélat. Ce fut moi qui lui servis de témoin, et mon parafe, actuellement, s’étale en cette qualité, tout au long, sur les registres de la paroisse de Keren.

Je n’avais pas encore été présenté à la fiancée. Elle apparut à l’autel couverte, de la tête aux pieds, d’un quârri dont les plis laissaient tout au plus entrevoir les longs cils de ses yeux baissés. Son mari semblait heureux et satisfait. Nulle trace d’hésitation ne se montrait dans son attitude ou sur sa physionomie. Il y avait longtemps, du reste, que je connaissais son affection pour cette femme. Il ne l’avait jamais cachée.

Après la cérémonie, je fus admis à l’honneur d’adresser mes compliments à madame, et par conséquent à celui de la voir. Elle m’attendait dans la chambre nuptiale, sous ce toit qu’elle habitait déjà depuis près d’une dizaine d’années. Un peu plus grande et plus élégante à l’intérieur que celles du commun des habitants, la maison, de forme rectangulaire, était construite en chaume, et se divisait en deux pièces. Lorsque j’y pénétrai, la première, à la fois vestibule et magasin, était encombrée d’ustensiles et de provisions de toute nature. Les sacs de farine, les outres de miel et de beurre, reposaient pêle-mêle au milieu des selles et des armes. En un coin, des vestiges bleuâtres d’une fumée douce et parfumée s’échappaient d’un trou à moitié plein de cendres, creusé dans le plancher, je veux dire le sol même. C’était là que, la veille, en prévision de l’arrivée de son seigneur et maître, la jeune femme avait pris son « bain de fumée ».

C’est un usage général, en effet, que la mode, si ce n’est pas l’amour, impose, en pareil cas, à l’aristocratie féminine de ces contrées.

Lorsque l’être aimé est attendu, au retour d’une absence de quelque durée, des plantes aromatiques, des branches d’arbustes odoriférants, sont entassées avec art dans un grand trou ; puis on y met le feu de manière que la flamme, savamment étouffée, ne laisse échapper au dehors que des flocons d’une tiède fumée.

Hermétiquement enveloppée d’un quârri qui ferme toute issue à l’air extérieur, la femme vient alors s’accroupir sur ce foyer concentré. Elle y demeure assez longtemps pour qu’en montant, la fumée, retenue par l’épais tissu, imprègne de ses parfums tous les pores de la peau, et communique au corps une souplesse voluptueuse, chère, paraît-il, aux mystères des tendresses conjugales. C’est là une opération délicate et importante dont l’accomplissement requiert des précautions minutieuses, non moins qu’une haute expérience. Ce n’est pas assez, pour les raffinées, des soins obligatoires d’une servante. Le concours d’une matrone habile est indispensable. Celle-ci doit surveiller les préparatifs, présider à tous les détails, et, l’épreuve terminée, un riche cadeau récompense sa peine. Souvent, le lendemain, la munificence de l’époux satisfait en double la valeur. C’est le triomphe de l’art.