Après avoir distribué force bonjours et force poignées de main à tout le monde, nous parvenons enfin à l’enclos de la mission, où nous laissons Monseigneur et sa suite. Celui de M. Münzinger est contigu, et c’est là que je cours me soustraire à l’enthousiasme des populations.

Dès l’abord, je ne raffole pas de Keren. La voilà donc, cette capitale tant vantée. Je m’en étais fait une autre idée. Deux ou trois cents cabanes construites en chaume, et entourées chacune de pas mal d’ordures, c’est là tout ce qu’il m’est donné d’admirer. Celles des notables sont précédées d’une cour que défend une clôture d’épines. Cet espace vide est réservé aux bestiaux qu’on y rentre la nuit, pour les en faire sortir au point du jour. Mais, le lendemain, il subsiste encore sur le sol tant de traces désobligeantes de leurs nocturnes ébats, qu’il est difficile aux délicats d’y découvrir un emplacement où risquer le pied sans complications désagréables.

Le type des habitants offre à l’examen presque autant de variétés dans la physionomie, dans la couleur de la peau, qu’il y a d’individus. Le costume est moins bigarré. Pour les hommes faits, un morceau de toile roulé autour des reins et une lance ; quelquefois pas de toile, mais toujours une lance. Pour les jeunes garçons encore moins de recherche ; les mieux vêtus ont une façon de culotte, une pièce de cuir, veux-je dire, découpée en triangle, qui s’applique sur le bas du ventre et se rattache à la ceinture au moyen de trois cordonnets dont il est facile de se figurer, à peu de chose près, la disposition.

Cet appendice, en même temps, sert à maint autre usage domestique. J’avais pris, en effet, à mon service, dès notre arrivée, pour m’y rendre plus populaire, un jeune gars de Keren, d’une quinzaine d’années, auquel était dévolue plus spécialement la confection de mon pain. Un jour, je l’aperçois, accroupi dans un coin et se livrant à une manipulation active dont je ne distinguais pas nettement l’objet. Il me tournait le dos ; je m’approche, et alors je me rends un compte exact de la situation : à terre et à portée de sa main, deux calebasses, l’une pleine d’eau, l’autre pleine de dourah écrasé ; puis, devant lui, sa culotte primitive étendue sur le sol. C’était dans ce récipient d’un nouveau genre qu’il pétrissait, avec une candeur qui n’avait d’égal que son zèle, la pâte rudimentaire appelée à me restaurer. Eh, mon Dieu ! ce n’en était pas plus mauvais ; — affaire d’habitude ou de préjugé.

Pour les femmes, nous sommes près du Soudan, et l’influence s’en fait sentir. Celles qui sont mariées revêtent, comme aux rives du fleuve Blanc, la farde aux couleurs multiples où le bleu domine : c’est une grande pièce de cotonnade tissée par la main indigène. Elles s’en drapent plus ou moins, suivant les heures de la journée, avec un abandon qui n’est pas dénué de grâce. La fraîcheur du matin les y trouve enveloppées de la tête aux pieds ; les yeux noirs de nos frileuses, seuls, laissent passer leurs éclairs à travers la fente unique qu’elles maintiennent coquettement entr’ouverte sur leur visage. Puis, à mesure que les rayons du soleil échauffent l’atmosphère, les plis de l’étoffe se desserrent peu à peu ; la voilà qui dégage le front, qui tombe sur le cou ; elle glisse des épaules, le buste se découvre ; enfin, à midi, à peine la poitrine rebondie est-elle encore voilée. C’est charmant chez les jeunes, hideux chez les vieilles.

Quant aux jeunes filles, elles portent, noué autour des reins, le raât, espèce de caparaçon qui rappelle exactement ceux dont, l’été, nous recouvrons nos chevaux, afin d’en éloigner les mouches. Chez elles, les franges, fixées à une lanière de cuir, partent du haut des hanches et s’arrêtent au-dessus du genou, s’écartant au moindre mouvement ou à la plus légère brise. Or, ces demoiselles s’agitent beaucoup, et le zéphyr souffle souvent !

L’abondance de la chevelure est commune aux deux sexes. Les hommes laissent, d’ordinaire, croître au-dessus du front un énorme toupet tout autour duquel s’étage une rangée de boucles artistement frisées. Les femmes nattent leurs cheveux en une infinité de tresses minces et uniformes qui ne dépassent pas le cou, et dont l’ensemble rappelle les coiffures à la Ninon. Parfois, elles y ajoutent quelques perles en verroteries ou de petits coquillages, des cauris. Chez les uns comme chez les autres, des ruisseaux de beurre ou de graisse fondue destinés à en assouplir la roideur naturelle, découlent constamment de ces œuvres d’art capillaires.

J’ai le loisir de contempler des exemplaires de tous ces types devant la maison de mon hôte. Plus spacieuse et plus propre que celles du commun, cette demeure n’en diffère cependant ni par l’architecture, ni par l’apparence. Mais tous, au loin, la connaissent, et la foule est grande de ceux qui viennent souhaiter la bienvenue au consul français, comme ils disent, en profitant de la circonstance pour boire et manger à ses frais. Il a bien fallu trois quarts d’heure pour m’en construire une à côté.

Toutes les deux sont adossées au rocher escarpé qui domine la plaine, et dont les flancs sont couverts d’une végétation touffue. C’est, depuis longtemps, le repaire d’un léopard avec lequel le village ne vit pas en trop mauvaise intelligence. Par-ci par-là, il est vrai, une chèvre manque bien à l’appel, mais le pays est tellement giboyeux que ces larcins sont rares. Toutes les nuits, avec les ténèbres, commencent les rugissements de la bête, qui, après avoir dormi la journée, se livre alors à ses pérégrinations et à ses petites affaires. La première fois, ce voisinage immédiat me tint quelque peu éveillé ; ensuite je n’y songeai plus.

Au matin, un bruit inaccoutumé me frappe l’oreille. Je me dresse sur mon séant, j’écoute. Oui ! c’est bien cela ! L’église est à quelques pas, et je distingue le son de la cloche. Oh ! comme ce bruit banal, et même importun quelquefois dans nos villes, lorsqu’il s’échappe avec fracas des clochers d’une somptueuse cathédrale, parle doucement au cœur dès qu’il n’est plus que le tintement timide d’une humble clochette pendue à la chapelle des lointaines solitudes ! Que d’images oubliées il évoque ! que de souvenirs assoupis il ranime ! C’est l’heureuse enfance, c’est le foyer paternel, c’est la patrie regrettée, c’est la pauvre mère qui prie et qui vous pleure là-bas !… C’est tout ce qu’on a quitté, tout ce qu’on aime.