Nous en vîmes le terme enfin, sans autre malheur. Au point du jour, nous étions personnellement intacts, quoique gelés. Nous avions fait bonne garde et sauvé nos montures. C’était leur présence, à n’en pas douter, qui avait surexcité l’acharnement de nos visiteurs nocturnes. Même un petit âne du convoi ne fut pas sans y trouver son compte.
Il était investi d’une mission de confiance ; avant de quitter Monkoullo, les Pères Lazaristes lui avaient solidement attaché sur le dos une volumineuse dame-jeanne pleine d’un liquide réjouissant. C’était le vin de leur évêque. Moi qui ne bénéficiais point des mêmes facilités de transport que les missionnaires, sur cette côte où le commerce en était, à l’époque, sévèrement proscrit, il y avait longtemps que je ne connaissais plus le goût du vin que de souvenir. Mais Monseigneur nous avait généreusement admis au partage de sa cave, et le fond n’en était plus guère loin. Ce matin-là, tout engourdis par le froid, attristés les uns et les autres de la perte de mon chien, nous avions besoin de nous réconforter, et nos dernières accolades l’épuisèrent tout à fait. Comme Ésope, jadis, avec sa balle de pain, le petit âne, désormais, allait trotter à vide.
Nous avions atteint le point culminant de notre route. A partir de cet instant, nous nous mîmes à descendre sans interruption. Bien qu’élevé, le plateau des Bogos était néanmoins d’un niveau sensiblement inférieur à ces altitudes. Au bout d’une dégringolade périlleuse de cinq à six heures, nous y mettions le pied. La rapidité de la course et les difficultés du chemin nous avaient à peine laissé le loisir de regarder autour de nous. Quand nous levons les yeux, le panorama n’est plus le même, et le point de vue s’est modifié avec tout l’imprévu d’un décor d’opéra. Hier et aujourd’hui ne se ressemblent plus. Adieu les vertes clairières, les grandes herbes et les hauts arbres ! Adieu le joyeux gazouillement des cascades ! L’été éthiopien a passé par là avec toutes ses implacables ardeurs. Le sol est crevassé, les rivières à sec, les arbrisseaux presque dépouillés, le gazon jauni, la plaine calcinée.
Avant d’entrer sur les terres de son diocèse, Monseigneur tient à donner à sa tenue quelque chose de plus sacerdotal que le débraillé auquel l’ont condamné les exigences hâtives du voyage. La barbe longue, le teint hâlé, couvert de poussière, chacun en a besoin, en effet.
Nous l’imitons de notre mieux, et jusqu’à nos domestiques qui ne dédaignent pas un brin de toilette. Le large morceau d’étoffe qui, jusqu’alors, se borne à leur ceindre les reins, se déploie, et les voilà maintenant, drapés comme des sénateurs romains, sous une toge sale, dont émergent leurs épaules noires. Au bazar de Massaouah, j’avais acheté à chacun des miens une paire de sandales, pour leur mettre les pieds à l’abri des épines et des cailloux. C’est tout bonnement une semelle de cuir qui se rattache à l’orteil par une étroite courroie. Au lieu de s’en servir, durant tout le trajet, ils la portaient suspendue avec soin au bout d’un bâton. A présent que le sol, relativement uni, risque moins de les détériorer, ils s’en parent avec orgueil.
Il est vrai que l’habitude de marcher dès l’enfance ainsi sommairement chaussés, leur rend, à la longue, la plante des pieds aussi dure et tout aussi impénétrable que de la corne. Ni les aspérités de la pierre, ni la morsure des insectes, voire même des serpents, n’y ont plus de prise. Un jour, me trouvant chez le nahib d’Arkiko, nous causions tranquillement ensemble, dans la cour de sa maison, moi étendu sur un angareb, lui debout à mes côtés. Tout à coup, il porta vivement la main à son talon, et me montra, encore suspendu par les pinces, un gros scorpion qui venait de l’y piquer. Tout autre eût pu s’estimer heureux d’en être quitte pour une paralysie partielle ou même totale du membre atteint ; car ces blessures sont des plus dangereuses, et quelquefois mortelles. Chez lui, le venin de la bête n’avait pu aller au delà de l’enveloppe rugueuse où il s’était perdu ; et dix minutes plus tard, après que j’y eus, par précaution, versé quelques gouttes de phénol, il n’y paraissait plus.
Jusqu’alors, sur nos pas, nous n’avions rencontré aucune agglomération humaine. Au plus, des cabanes isolées de bergers, et c’était tout. Maintenant, voici des hameaux, des habitants. L’aspect des uns et des autres, je le confesse, n’est guère attrayant. Ils sont sordides, et hommes, femmes et enfants se précipitent vers nous en tendant la main.
Le bruit de notre arrivée nous a précédés, et entre eux ils se désignent l’évêque avec curiosité, mais sans empressement. Le sentier que nous suivons s’anime et paraît fréquenté. Nous sommes, on le voit, dans un pays peuplé. Ce n’est plus la solitude des jours passés. De temps à autre, nous croisons des groupes d’indigènes. Ils viennent de Keren, ou s’y rendent. Nous devons en approcher, et bientôt nous en distinguons les huttes éparses au pied d’un rocher à pic. Il n’y avait pas même cinq jours que nous avions quitté Massaouah. Les caravanes en mettent huit ou neuf en général.
A peine avons-nous franchi le petit ravin sans eau qui longe Keren de l’ouest à l’est, que retentissent des glapissements variés.
Des essaims d’enfants entièrement nus accourent en gambadant à notre rencontre. Derrière, s’avancent des hommes au maintien plus grave, des chefs à barbe blanche, puis des femmes qui se cramponnent à nos bottes pour nous baiser les genoux. Mais ce ne sont que les vieilles ; les jeunes restent sous leur hutte, d’où, à mesure que nous passons, elles saluent notre arrivée d’un gloussement aigu. Tout le village est en rumeur.