Et, au bout de quelques jours, ils atteignirent ainsi le pays du prince. Et tout le monde s’associa à l’allégresse des époux réunis si miraculeusement, après s’être crus séparés à jamais. Et dès lors ils vécurent heureux. Car Dieu les bénit de nouveau, et ils donnèrent le jour à une nombreuse postérité.
Mais les moines du monastère de Debré-Sina, désolés de la perte de leur bien-aimé prieur, ne consentirent jamais à lui nommer un successeur ; et, se résignant plutôt à quitter leur retraite, ils se dispersèrent dans toute l’Abyssinie.
Et aujourd’hui l’étranger qui visite cette montagne déserte n’y rencontre plus que des roches éboulées çà et là, au caprice du hasard. Dans le creux de quelques-unes d’entre elles, l’œil stupéfait découvre comme des chambres vides, et dans l’une, la plus grande et la plus sombre, des ossements desséchés, et dans une autre, un autel de pierre nu et dévasté…
Néanmoins, chaque année, au mois de mai, cette solitude se repeuple et renaît à la vie. Et, durant quelques jours, la foule des pèlerins s’y presse de nouveau. Quelque vieux moine relève de ses mains tremblantes le tabernacle renversé. Les chants sacrés retentissent, les pieux murmures se font entendre. Car la croyance populaire a survécu aux ravages du temps, et garde toujours une foi profonde et vive aux miracles du sanctuaire de Debré-Sina.
KEREN, CAPITALE DES BOGOS.
CHAPITRE IV
Arrivée à Keren. — Aspect des Bogos. — Une messe épiscopale. — Les danses des jeunes filles. — Le bain de fumée. — L’assemblée des notables. — Les chasses de l’Ansaba. — Misère des indigènes.
Cette légende, racontée dans un style aux allures mystiques, avec l’accent concis des vérités indiscutables, relevé par les chaudes descriptions et la couleur locale propres au débit du narrateur, était pour moi un tableau vivant de ces mœurs pittoresques de l’Abyssinie contemporaine, dont l’étude m’offrait de si profonds attraits.
L’histoire nous mène jusqu’à Ela-Berett (puits de neige), où nous couchons… Lorsque je dis nous couchons, vous voyez ça d’ici : une peau de bœuf jetée sur la terre nue, et où vous êtes libre de vous étendre, si le cœur vous en dit. Quant au sommeil, c’est autre chose. Sans parler du froid qui nous glace et nous empêche de rester en repos, à peine la nuit tombée, c’est, tout autour de nous, dans le fourré que nous touchons du pied, un concert à donner une idée de ce que devait être le monde à l’heure du déluge. La panthère marie ses miaulements sinistres aux rugissements sonores du lion, le chacal aboie dans la pénombre où meurt graduellement l’éclat de nos feux, et l’hyène hurle jusque dans nos jambes. On voit, en dehors du cercle lumineux, de grandes ombres confuses aller et venir avec deux points rouges dardés sur nous. Point de lune, le ciel est sombre, les montagnes se dressent toutes noires, gigantesques et menaçantes. On dirait qu’elles vont s’abîmer sur nos têtes. Tout cela donne plus froid encore. Nul n’a envie de dormir. Un tison, jeté à l’aventure dans l’obscurité, nous montre des animaux qui fuient en criant, pour revenir et se rapprocher davantage. A ce moment, un brave chien que j’avais amené de France, et que je retenais tout grondant, le poil hérissé, auprès de moi, s’échappant, courut dessus. Une explosion féroce de rugissements retentit ; puis comme le bruit d’une lutte acharnée, des aboiements exaspérés, et presque aussitôt un râle lugubre d’agonie… Quelques secondes, et tout était fini. J’eus beau m’élancer de ce côté en tirant au jugé… Plus rien ! mon pauvre compagnon ne reparut jamais. Quelle nuit !