A la fin de chaque stance, par un mouvement de « par le flanc droit », toutes se saisissaient simultanément la taille, faisaient deux ou trois pas en piétinant à peu près sur place, et, revenant « face au centre », reprenaient leur balancement d’ours à la chaîne.

Le tambourin ne cessait pas, et celle qui en jouait continuait ses battements avec le même entrain et la même mesure.

— Comment s’appelle cet instrument ? demandai-je.

— Un taboura

Un taboura ! Plus tard, j’ai retrouvé le nom et l’instrument dans tout l’Orient, à Mascate, comme sur les bords de la mer Rouge, comme en Perse, ou dans la vallée de l’Euphrate. D’où viennent l’un et l’autre ? Quelle peut bien en être l’origine ? Ont-ils été jetés, au hasard d’une de leurs escales, par les marins de Provence chez lesquels l’usage en est populaire, et le tambourin, par une corruption naturelle, est-il devenu le taboura ? Ou bien est-ce le contraire, et fut-ce la conquête arabe qui l’apporta avec elle en Espagne, et y laissa le taboura pour s’appeler le tambourin ?… Je livre ce problème aux étymologistes.

Toujours est-il que, deux jours après, le taboura et les divertissements rentrés dans le silence, d’un commun accord, les chefs convoqués se réunirent là pour tenir un conciliabule préalable, et se concerter, avant de se rendre à la mission catholique où le rendez-vous avait été assigné.

Leur programme arrêté, leurs mesures prises, dès que l’ardeur du soleil eut un peu diminué, ils s’ébranlèrent et envahirent la cour. Puis, majestueusement, ils se déployèrent en demi-cercle, et s’accroupirent sur leurs talons, en face de quatre escabeaux réservés à l’évêque et au Père Delmonte, à M. Münzinger qui devait servir d’interprète, et à moi.

Ils étaient environ une trentaine, jeunes ou vieux, tous issus de la race conquérante, et descendants des plus anciennes familles. Deux, plus particulièrement, paraissaient jouir d’une influence notoire sur le reste du groupe. L’un, m’expliqua-t-on, grand chef légitime de par la tradition, mais appauvri peu à peu par des revers, ne devait plus son prestige qu’à l’antiquité de son origine, tandis que l’autre, bien que moins noble, mais fort riche, exerçait en réalité sur tous une action prépondérante à cause de sa fortune. Des troupeaux considérables, des terres d’une vaste étendue, voilà en quoi, suivant la coutume bogos, consistait cette fortune ; et l’on comprend que l’existence individuelle de bien des gens y était attachée.

Ce fut néanmoins le premier qui porta la parole.

Pas plus au pays d’Éthiopie que chez d’autres, les avocats ne font défaut, et la prolixité n’est pas la moindre vertu des orateurs qu’improvisent les circonstances. Celui-ci entama un exorde qui menaçait de remonter jusqu’à Salomon, leur ancêtre commun, s’il n’avait été interrompu dès les premières phrases. Ramené à son sujet, durant plus d’une heure cependant, il s’étendit sur les avantages merveilleux que la France, l’Angleterre, et même la Russie, — sans qu’on pût s’attendre à ce nom imprévu ; quant à l’Italie, elle n’était pas encore entrée en scène, — devaient incontestablement trouver à protéger efficacement les Bogos. Et peu leur importait, disait-il, que ce fût à l’une ou à l’autre de ces puissances qu’ils eussent à obéir, pourvu qu’elle assurât leur sécurité. Il leur fallait absolument un chef, un gouverneur européen, quelle qu’en fût la nationalité, qui, par sa présence, conjurât les périls dont ils étaient environnés, qui les défendît contre les Égyptiens, et surtout qui les autorisât à se venger impunément de leurs ennemis ou de leurs rivaux. Pendant longtemps le missionnaire éloigné avait rempli ce rôle. Maintenant qu’il était parti, ils en réclamaient un autre, prêtre ou laïque, — là n’était point l’embarras, — dont la main pût tenir une arme et sût s’en servir. Avant tout, c’était à vivre qu’ils demandaient ; les enseignements spirituels viendraient ensuite.