A ce moment-là, tous se mirent de la partie pour appuyer les arguments de leur défenseur. On sentait dans leur attitude, comme dans leurs paroles, je ne sais quelle prévention d’hostilité et de méfiance à l’égard de l’évêque. C’est que celui-ci, surpris, dès le début, de ce langage, ne se gênait point pour dissimuler son mécontentement, ni pour répéter qu’il les avait convoqués, non pour écouter une conférence sociale et politique, mais pour remplir exclusivement auprès d’eux une mission de charité. Une plus ancienne expérience des mœurs de ces populations, et un séjour plus prolongé parmi elles, lui eussent appris qu’il est bien difficile de faire admettre, par des intelligences aussi peu ordonnées, la distinction subtile à établir entre ces principes.

— C’est une croix que je tiens, et non une épée, leur répondait vainement le prélat.

Qu’importait cette métaphore à une foule primitive, façonnée de longue date à voir l’une et l’autre dans la même main ? Quelle signification pouvait évoquer à leurs yeux l’opposition de ces deux emblèmes, dont, au contraire, l’union séculaire avait toujours, chez eux, servi de signe de ralliement dans leurs guerres avec les musulmans ?

La discussion s’était singulièrement écartée du but de la réunion. Et le fait est qu’à l’argent personne ne songeait guère plus. Encore moins pensait-on à remercier ceux qui l’avaient envoyé ou apporté. Même en Éthiopie, dès que la politique se glisse dans le débat, toute autre préoccupation s’en efface. Il en fut ainsi cette fois ; et après d’orageuses agitations, la séance fut levée, sans qu’on eût pris ni décision ni parti. C’était à se croire au sein d’une assemblée française.

Le lendemain, l’évêque adopta la résolution par laquelle il eût dû commencer, et se mit en devoir de distribuer lui-même ses largesses, d’après les besoins qui lui étaient signalés, au fur et à mesure qu’il lui était permis d’en apprécier l’urgence sur des renseignements véridiques.

Quant à moi qui n’avais rien autre à faire, pendant ce temps j’explorais les environs, suivi de Gœrguis. Je poussai d’abord vers l’est, avec les sinuosités du torrent de l’Ansaba, un des plus larges et des mieux fournis d’eau de la région. Pour le moment, il est à sec, mais de grands trous creusés çà et là dans son lit découvrent, à un mètre de profondeur tout au plus, comme autant de sources fraîches et pures filtrant sous le sable. Les bords en sont garnis d’une végétation puissante. Des arbres magnifiques aux proportions phénoménales, des roseaux d’une élévation prodigieuse, des massifs de bambous, de lianes, d’arbustes divers attestent la fécondité du sol, et les collines au travers desquelles il s’est frayé une route sont revêtues de forêts touffues ou d’une herbe épaisse.

Là vit une faune abondante et variée, entre autres l’antilope agacen, avec sa bosse entre les deux épaules, à l’instar de celle du bison, et ses cornes en spirales plus hautes que le bois d’un cerf dix cors. Les dimensions de sa taille atteignent, dans leur complet développement, celles d’un cheval de forte encolure. D’ordinaire, ces animaux se réunissent en hardes de cinq à six femelles, sur lesquelles règne despotiquement un seul mâle, à la façon du coq au milieu de la basse-cour. Ensuite, le rhinocéros, le lion, la petite gazelle du Tigré, et enfin des quantités de perdrix, de pintades, se glissant sous le couvert des broussailles, et même de lièvres, toujours dédaignés par les superstitieuses répugnances de l’indigène[11]. Je ne parle pas de l’hyène, dont les hurlements sinistres vous assourdissent et s’échappent de tous les coins, dès que le jour est fini. Parmi les oiseaux, tout ce que j’avais déjà rencontré de si joli sur les hauts plateaux, mais, en plus, des volées de cailles arrivées récemment des régions européennes. C’était, en présence de tant de richesses cynégétiques, du trop menu gibier. Je les poussais devant moi à coups de pied. Puis, de mignonnes petites perruches, de celles qu’on appelle inséparables, que je n’avais encore vues nulle part. Il y en avait, caquetant et se becquetant, deux à deux, presque sur chaque arbre un peu élevé.

[11] Mer Rouge et Abyssinie.

Les bandes de singes sont nombreuses. Mais elles s’écartent moins volontiers des rochers, dont les anfractuosités leur offrent des asiles plus sûrs que les branches. L’une d’elles avait établi son domicile en un quartier voisin de Keren, renommé pour la qualité du fourrage savoureux qui y croissait à profusion. C’était là que, chaque soir, mon jeune serviteur allait renouveler, pour le lendemain, la provision de ma mule. Mainte fois il s’était plaint à moi des niches dont ces damnés animaux le rendaient victime. Assez en forces et trop agiles pour avoir rien à redouter de ses atteintes, dès qu’il apparaissait, c’était à qui d’entre eux gambaderait autour de lui, ou même lui sauterait sur les épaules et lui tirerait les cheveux.

Deux ou trois fois, je l’avais accompagné, mon fusil sous le bras, résolu à leur infliger une leçon. Mais alors jamais, au grand jamais, ne s’était montré le museau de l’un d’eux. Tapis dans les feuilles, ils devinaient un ennemi redoutable, et se tenaient cois. Je résolus de changer de tactique. Habituellement, au retour, ils faisaient avec lui une partie du chemin, ne cessant leurs malices et leurs attaques qu’en vue des premières maisons. Bien avant cette heure-là, je me postai derrière un buisson et j’attendis. Mon homme revint comme de coutume, portant sur la tête une grosse botte d’herbe. Précisément deux singes étaient juchés dessus. Je ne pouvais tirer dans ces conditions. Mais avant même que je me fusse démasqué, à un mouvement ou à je ne sais quoi, mes deux macaques, flairant une embuscade, avaient déguerpi.