HADJI-ACHMED-BEN-SAÏD, CHEIK DE GUEDENA.
CHAPITRE V
Le Soudan. — La chasse au lion. — Guedena. — Le chien d’Ali.
Pour me dédommager, je repris le cours de mes pérégrinations individuelles. J’adjoignis à Gœrguis et à Ibrahim un guide des Barias, et je poussai du côté du Soudan, au nord, vers le Barca.
A quelques heures de Keren, lorsque nous eûmes contourné le bastion de montagnes qui forme comme une ceinture tout autour de la terre des Bogos, et franchi le Debrè-Salè, je découvris, en face de moi, une longue vallée large et accidentée, coupée de coteaux et de défilés, dont le fond était occupé par le lit desséché d’une rivière que je me mis à suivre. C’était le Barca, qui, en coulant d’abord de l’est à l’ouest, puis par un coude brusque remontant vers le nord, donne son nom à la vaste contrée dont Souakim est la porte, ainsi qu’à l’ensemble des nombreuses tribus qui vivent dispersées sur ses bords, et va déverser ses eaux, lorsqu’il en a, dans la mer Rouge, non loin de Tokar.
Je me proposais d’aller jusqu’au pays de Guedena. Trois jours de marche m’y conduisirent sans autres incidents que les haltes régulières au bord des aiguades, et les rencontres ordinaires du désert. La région continuait à présenter l’aspect général de celle que je quittais, avec une inclinaison marquée, néanmoins, vers la mer, et le sol s’infléchissant en terrasses tourmentées du côté du Soudan dont elle dépend. Mais, en dehors de cette similitude géologique dans la configuration géographique de leurs domaines, et malgré l’analogie de leurs aspirations ou de leurs besoins, rien de commun, ni pour le caractère ni pour les mœurs, chez ces deux populations, si voisines cependant. Après les Bogos démoralisés et larmoyants, j’allais trouver des individualités viriles, résolues, qui, bien que musulmanes, n’en repoussent pas moins avec dédain la suprématie de l’Égypte, et ne consentent à lui payer accidentellement un tribut dérisoire que pour assurer à leur trafic ou à leurs appétits les débouchés indispensables de Souakim et de Khartoum. C’est la vieille race de Nubie. Il est vrai qu’elle a jadis accepté de l’invasion arabe les doctrines religieuses, mais elle n’a cessé d’en combattre la domination politique ; et aujourd’hui encore, malgré des croisements où le sang du conquérant s’est largement mêlé au sien, elle garde la même haine contre ceux qui prétendent l’asservir.
Les instincts séculaires de rapine y ont survécu aussi dans toute leur âpreté farouche, et s’il ne s’y rencontre aucun vestige de la décrépitude intellectuelle sous le poids de laquelle a fléchi l’antique vigueur des Bogos, on n’y découvre, non plus, aucune lueur de l’assainissement moral dont les enseignements chrétiens laissent quand même la semence derrière eux. Ce sont des Bédouins dans toute l’acception du mot, des sauvages, menant une existence vagabonde, sans installations, sans villages, sans villes. Du campement de la veille, plus de traces le lendemain, dès que l’appât du butin, la poursuite du gibier, sollicitent leurs convoitises ou stimulent leurs appétits un peu plus loin. Chez les Barcas, la guerre ou la chasse, voilà toute la vie ; et pour eux, l’une comme l’autre se présentent avec le même cortége d’excitations belliqueuses ou de dangers sérieux.
Le lion est l’hôte le plus habituel de ces solitudes. Pour l’attaquer, lorsque le repaire en est connu, toute une tribu se réunit et se concerte. Pas d’autres armes que la lance et le cimeterre traditionnels. A le voir, ce sabre semble primitif. Entre leurs mains il devient terrible. Point de fusil. Un bouclier à peine assez large pour couvrir la poitrine. D’ordinaire, il est en peau de buffle, quelquefois en peau de rhinocéros ou d’hippopotame. Celui-là est l’attribut des chefs, et de minces lames d’argent y ajoutent alors leur éclat. Autour de la bête au repos, les chasseurs forment silencieusement un cercle immense ; puis ils se mettent en mouvement, en ramenant leur bouclier au-dessus de la tête, comme jadis la manœuvre de la tortue chez les légions romaines, et le cercle marche pour se rétrécir graduellement. Tout à coup les clameurs éclatent, les lances volent ; le lion réveillé s’est dressé en secouant sa crinière. Il est blessé, furieux ; il rugit et bondit en avant. Deux ou trois victimes tombent broyées et sanglantes. Mais tous les autres se jettent sur lui, et à coups de sabre le hachent sur le cadavre des leurs.
A la guerre, même tactique intrépide. L’ennemi s’avance-t-il ? Sans qu’il s’en doute, dès la première étape, il est surveillé, espionné. Pas un de ses mouvements, pas une de ses dispositions n’échappe à l’œil de ceux qu’il se propose de surprendre. Et ceux-là, à son insu, sauront le conduire, l’attirer jusqu’aux lieux propres où il leur conviendra de se révéler et d’attaquer eux-mêmes. A ce moment, toute la plaine autour de la colonne, devant, derrière, sur les flancs, sans qu’elle le soupçonne, est bondée d’assaillants. Par deux, par trois, chaque broussaille, chaque touffe d’herbes en cache ou en recèle ; la teinte sombre de leurs corps à demi nus se confond avec celle du terrain. Soudain le signal est donné, l’élan est unanime, et les voilà qui, la lance jetée, le sabre à la main, le poignard aux dents, bondissent en rugissant comme des bêtes fauves. Ah ! il faut avoir le cœur solide pour ne pas se sentir pris d’épouvante à l’aspect de ces démons en délire, au bruit de leurs vociférations stridentes, à la vue de cette fourmilière affolée de rage. Et l’on a besoin d’être sur ses gardes, pour repousser ces furieux auxquels la mort n’offre que des attraits, qui voient au delà tous les délices du paradis des vrais croyants, et qui n’aspirent qu’à les gagner. Demandez aux Anglais de Trinkitat ou d’Abou-Klea !
Tout en conservant intacte la tradition de ces qualités guerrières, la tribu de Guedena jouissait d’une renommée moins farouche. Ses mœurs plus policées, ses habitudes plus sédentaires, l’hospitalité de son accueil, la richesse de ses troupeaux, et notamment la beauté de ses chevaux, lui avaient acquis une réputation qui s’étendait bien au delà des limites du Barca. Son chef actuel, le vieux Hadji-Achmed-Ben-Saïd, était reconnu comme l’un des plus sages, des plus expérimentés et des plus braves. Il ne s’en était pas tenu au pèlerinage traditionnel de la Mecque. Il avait voulu voir de près, à Alexandrie et au Caire, les soi-disant maîtres de son pays, et n’y avait pas plus appris à les estimer que, plus tard, à Aden, témoin de la brutalité de leurs exactions et du mensonge de leur philanthropie intéressée, il ne s’était senti porté à aimer les Anglais. De retour par Massaouah, il était monté jusqu’aux plateaux de l’Éthiopie. Ce fut précisément Gœrguis, descendu tout récemment dans cette dernière ville avec un convoi de marchands, qui l’y conduisit et le mit à même de parcourir en paix le Tigré et l’Hamacen. De cette époque datait entre les deux hommes une étroite amitié. Aussi était-ce, en partie, à l’instigation de mon domestique, que je m’étais décidé à tourner mes pas du côté de Guedena.