Un exprès dépêché par lui avait averti le cheik, dont quelques-uns des hommes s’étaient avancés à notre rencontre jusqu’à une demi-journée de marche. Lui-même m’avait fait préparer à la hâte une cabane voisine de la sienne. Mais, avec la dignité des Orientaux et leur discrétion native, il ne voulait se montrer que lorsque ma propre convenance y souscrirait.
A peine avais-je pris possession de mon domicile éphémère qu’une belle esclave du Kordofan entrait chargée d’un baquet d’eau tiède parfumée pour me laver les pieds. Il n’y avait pas à s’en défendre, et bien que je fusse arrivé à cheval, j’étais obligé de me soumettre à l’usage, et de me déchausser pour subir ce bain obligatoire. Une seconde déposait en même temps dans un coin une jatte pleine de lait. C’était une sorte de coupe profonde en paille tressée, façonnée avec tant d’art, et les brins si serrés, que pas une goutte ne s’en échappait. Lorsque mon hôte m’eut jugé suffisamment reposé et rafraîchi, il me fit demander si je pouvais le recevoir. Je répondis en me présentant à sa case en personne.
C’était un beau vieillard. Les plis d’une pièce de toile jetée sur les épaules drapaient à demi son torse nu, mais vigoureux. Au haut du bras gauche, un sachet en cuir attaché par des petits cordonnets contenait ses amulettes, des versets du Coran sur parchemin. Sa barbe était blanche, toute frisée. Il ne portait ni coiffure ni turban. Dans sa chevelure grise, assez épaisse, était fichée une longue épingle en corne de rhinocéros, qui me rappelait celles dont nos dames se servent pour retenir leur chapeau. De temps à autre, la vérité me force à le confesser, il la retirait pour s’en curer les dents. Sa peau était d’un noir assez clair, ses traits d’une finesse exquise, son profil d’une pureté sévère.
Il me fit asseoir sur l’angareb qu’il occupait lui-même, sous un hangar adjacent à sa demeure. De là, le regard embrassait tout le petit cirque à l’une des extrémités duquel s’étageait le village. Le lit du Barca le traversait, et sur les rives on distinguait des champs qui avaient dû être ensemencés au printemps. Mais la récolte en était faite depuis longtemps, et le versant des collines n’étalait plus qu’une aridité rugueuse et désolée. Un soleil ardent dardait ses rayons, et de rares bouquets de bois seuls relevaient çà et là, de leurs tons plus accusés, l’uniformité de cette surface brûlée. Rien qu’à ce contraste on était heureux de se sentir soi-même à l’ombre.
En Orient, lorsqu’on se voit pour la première fois et qu’on s’aborde entre gens d’éducation convenable, il y en a bien pour dix minutes de salutations réciproques et de formules de politesse :
— Que le salut de Dieu soit sur toi et sur les tiens !
— Que ses bénédictions descendent sur ta tête !
— Que sa miséricorde s’étende sur ta maison !
— Loué soit le Seigneur et sa toute-puissance ! etc., etc.
Après quoi une pause. Puis, reprise des invocations et des saluts. C’est à qui les cessera le dernier. Pour moi, j’en avais toujours assez. Cependant, je ne pouvais pas trop brusquer les choses. Je me bornais à me taire. Après deux ou trois ébauches de tentatives infructueuses pour recommencer, et auxquelles je ne répondais plus que par un signe de tête, mon interlocuteur se décidait alors à m’imiter. Au bout d’un silence plus prolongé, la conversation sérieuse se dessinait.