Cette guerre demeura fameuse dans la mémoire des vaincus, sous le nom de « guerre de l’Éléphant ». Mais elle y sema aussi des germes de haine et de vengeance qui se firent jour, dans toute leur rage, aux temps des invasions musulmanes. L’Éthiopie fut la première des nations chrétiennes contre lesquelles se tournèrent leurs menaces, par le royaume d’Harrar.

Les successeurs d’Abreha les repoussèrent avec des fortunes diverses ; et la suzeraineté du Roi des rois s’étendait, obéie et respectée, des côtes de la mer jusqu’aux bords du fleuve Blanc, lorsque, vers le treizième siècle, Lalibala monta sur le trône. Ce prince résolut alors de purger définitivement le voisinage de ses États de la souillure des sectateurs de Mahomet, et pour mieux surexciter le courage des siens, il fit appel à leur ferveur chrétienne dans des chants devenus populaires, ou des strophes que ses guerriers récitaient en marchant au combat.

Partout Dieu donna la victoire à son serviteur. Il s’empara de Zeilah, passa le détroit, comme l’avait fait Abreha, et soumit la plus grande partie de l’Yémen. Mais il nourrissait, dans le secret de son cœur, des desseins autrement gigantesques. La grandeur des khalifes d’Égypte, qu’il savait bien hors de ses atteintes, lui portait ombrage. Et séparés d’eux par les infranchissables déserts du Soudan, il conçut le projet formidable d’en reculer encore davantage la barrière, de façon à engloutir sous la stérilité des sables l’opulente contrée devenue le siége de leur domination, et de détourner le cours du Nil.

A une date environnée de ténèbres, bien avant les temps de Salomon et de la reine de Saba, avant même l’époque où les premiers habitants des plateaux éthiopiens s’y installèrent, une vaste mer, raconte la légende, recouvrait ces espaces immenses qui, au sud-ouest du Kordofan et du Darfour, s’étendent, de nos jours, en plaines désolées où la tempête ne soulève plus que des vagues de sable. Loin, bien loin au delà de cette cité merveilleuse dont le nom est venu jusqu’à nous, au delà de Tombouctou, ses flots allaient ensuite rencontrer ceux de l’invincible Océan, et se confondre avec lui. Or, en ces temps, le fleuve Blanc, au lieu de continuer à couler vers le nord, s’arrêtait à peu près au milieu de son cours, et avant ces marais pestilentiels qui s’appellent, à présent, le lac Nô, tournait vers le couchant pour se perdre dans cette mer mystérieuse. Les bouleversements successifs qui l’ont fait disparaître, en rejetant le fleuve vers le nord, lui ont, en même temps, tracé un autre lit. Mais, encore même aujourd’hui, à la saison des pluies, sur la surface aride et dénudée du sol, quand y surgit la teinte assombrie d’une végétation éphémère, se dessinent, plus vertes et plus tranchées, comme les sinuosités d’un cours d’eau qui persisterait à descendre, ignoré et souterrain, vers les plages abandonnées.

C’était là l’issue que le Négus se proposait de rouvrir aux ondes fécondantes qui portent la vie en Égypte, en décapitant une montagne entière, pour leur barrer la route de ce côté.

Lalibala n’avait qu’une fille, la belle et fière Judith. Elle se nommait comme cette reine juive du Samen qui fut, un instant, victorieuse des empereurs, jusqu’à substituer sa propre dynastie à la leur. Non moins altière et valeureuse, elle possédait, en plus, la grâce et la beauté. Sur elle son père reportait toutes les espérances de sa vie. Dès longtemps, il l’avait associée à ses conceptions grandioses ; et poëte comme lui, elle partageait ses enthousiasmes, célébrant, à son exemple, en vers harmonieux, les splendeurs de la foi, ou la gloire des batailles.

Nombre de prétendants, parmi les princes les plus illustres, aspiraient à sa main. Mais, à ses yeux, il n’y avait qu’un descendant de Salomon, ainsi qu’elle, qui pût en être digne. Or, des princes de sa famille, aucun n’était à l’âge d’homme, et son cœur demeurait fermé à toutes les défaillances.

Il advint, en ce temps-là, qu’un des plus grands seigneurs de l’Éthiopie, Naacucto-Laab, prince du Lasta, se rendit à la cour du Négus. Naguère il l’avait suivi dans l’expédition de l’Yémen. C’était même à sa fidélité que Lalibala, sur le point de rentrer dans ses États, avait confié le gouvernement de cette province. Mais on prétendait qu’une fois soustrait au contrôle impérial, Naacucto-Laab, qui n’avait, jusqu’alors, connu que les mœurs austères de ses montagnes et les rudes plaisirs de la guerre, s’était laissé éblouir par le faste des princes arabes devenus ses voisins, et gagner peu à peu par la licence de leur vie. Il s’était même, disait-on, rapproché de quelques-uns, s’était lié d’amitié avec eux, et, sur leurs conseils, oublieux de ses devoirs de chrétien, n’avait pas craint d’aller secrètement au Caire, saluer le khalife, ennemi de son propre suzerain. Là, des enchantements de toute sorte l’avaient accueilli, des splendeurs inimaginables avaient frappé ses yeux. Il en était parti ravi, fasciné, et de retour dans l’Yémen, tout au regret des jouissances perdues, il ne s’était point caché des sympathies qu’il éprouvait pour le souverain infidèle auquel il les avait dues. Peut-être roulait-il tout bas dans son esprit le dessein d’y retourner.

Ce fut alors que la volonté du Négus le rappela près de lui. Il se présenta entouré d’une pompe qui effaçait, de bien loin, le luxe guerrier des autres grands feudataires. Plus resplendissante que jamais, la belle Judith voyait à ses pieds les hommages de toute cette haute noblesse d’Éthiopie. Il s’empressa d’y ajouter les siens. Mais plus hardi et plus orgueilleux que tous ceux dont la respectueuse admiration n’avait jamais franchi les bornes d’un aveugle dévouement, il n’hésita pas à affirmer résolûment ses intentions, et bien qu’elle ne daignât pas s’en apercevoir, à manifester ouvertement son amour.

Or, c’était le moment qu’avait choisi Lalibala pour initier ses peuples au plan qu’il méditait ; et il voulait que ce fût au travers d’éblouissements dont leur mémoire pût conserver l’empreinte. Déjà, afin de se concilier la faveur d’En Haut, il avait, en plus d’un lieu, érigé des temples où des prières publiques appelaient sur l’empereur les bénédictions du ciel. C’est même à lui que remontent ces églises souterraines qui se voient encore çà et là en Éthiopie. Puis, des bornes du Soudan aux frontières des Gallas, il avait convoqué tous ses princes, tous ses ducs, tous ses nobles, et dressé sa tente, pour les grouper autour de lui, sur la rive orientale du lac Tsaña. Là, au penchant des collines d’où sort le fleuve Bleu, frissonnaient alors des centaines de bannières, au milieu desquelles se déployaient les plis écarlate du pavillon impérial. Aucun des grands n’avait manqué au rendez-vous ; et escorté de ses hommes d’armes, chacun avait établi son camp près de celui du Négus, suivant l’ordre et le rang que lui assignaient les préséances.