Les huttes du village sont en face de nous, à l’extrémité d’une longue vallée, et adossées à la colline. Des débris de rocs erratiques jonchent le sol. Un bloc formidable, entre autres, attire les regards et domine les alentours. C’est presque à lui seul une montagne. Il se dresse au milieu de la plaine. D’autres plus petits, disséminés, semblent lui faire cortége. A quelle époque a-t-il roulé là ? Dieu seul le sait. Les habitants lui ont donné un nom, et l’appellent la Fille du Négus.
C’est toute une légende, que Gœrguis ne se fait pas prier pour me conter.
LA FILLE DU NÉGUS.
Personne n’ignore, dit-il, que la monarchie éthiopienne doit son origine à Makeda, reine de Saba, que d’autres appellent Belkis. On sait également qu’au retour de sa visite au puissant roi Salomon, cette princesse donna le jour à un fils, qui reçut le double nom de David et de Menelick.
Dès que le jeune prince eut grandi en force et en vertu, sa mère songea à le doter d’un empire plus vaste que celui des Sabéens, sur lesquels elle régnait. Ses peuples possédaient de nombreux vaisseaux ; elle équipa une flotte, et débarqua avec une armée sur la côte orientale d’Afrique, en face précisément des rivages de l’Arabie où était assise sa capitale.
L’Éthiopie n’était encore qu’une contrée montagneuse et sauvage dont les habitants barbares, au fond de leurs forêts, rendaient un culte primitif à de grossières idoles. Makeda n’eut pas de peine à les soumettre. Elle défit, un à un, tous les rois qui les commandaient, et lorsqu’elle leur eut imposé l’autorité de son fils, proclamé Négus, ou Roi des rois, elle se mit à leur enseigner les doctrines qu’elle avait elle-même rapportées de Jérusalem. Ses prédications ne rencontrèrent guère plus de résistance que ses armes, et bientôt plus de cinq millions d’Éthiopiens eurent embrassé la foi judaïque. Il existe même de ces familles qui n’y ont pas encore renoncé. Ce sont ceux, tu en as vu, qu’on nomme maintenant les Felachas.
Trente-quatre Négus de sa race se succédèrent sur le trône de Menelick, et gouvernèrent avec sagesse, en demeurant fidèles à la tradition de Juda. Ce fut sous le règne d’Abreha-Atzbeha, c’est-à-dire Abreha le béni, vers l’an 330, que saint Frumence vint annoncer à nos pères la parole du Christ. Le Négus et tous les grands seigneurs se convertirent, le peuple ne tarda pas à suivre leur exemple, et en peu de temps la majeure partie de l’Éthiopie devint chrétienne.
Tegulat, la ville des hyènes, dans le Choah, bâtie par Menelick, était restée jusque-là la capitale de l’empire. A partir de ce moment, Axoum, dans le Tigré, la remplaça. C’est, d’après les anciens, dans la pierre même des collines qui entourent cette cité que fut creusé le tombeau de la reine de Saba, et que ses restes continuent, encore aujourd’hui, à dormir leur sommeil de trente siècles. Abreha y transporta sa résidence, y fit élever de somptueux monuments, et construisit l’église sur les bases de laquelle les Jésuites portugais devaient, douze cents ans plus tard, édifier la basilique qui s’y voit actuellement. Là, il reçut solennellement le baptême avec toute sa cour. Puis, devenu disciple de Jésus, il voulut combattre pour sa gloire, et conquérir des royaumes à la foi.
A la tête de son armée, il traversa la mer Rouge et pénétra dans l’Arabie. L’empire des Négus avait atteint un degré de prospérité inouïe et de puissance redoutable. Sur les armes des soldats, l’éclat de l’or alternait avec le scintillement du fer. Une cavalerie fougueuse mêlait ses escadrons aux bataillons compactes des fantassins, et des éléphants, capturés au bord des fleuves, couverts de housses écarlate, portaient les principaux chefs.
Ce fut monté sur l’un de ces animaux, d’une blancheur immaculée, que le Négus apparut aux yeux stupéfaits des habitants de l’Yémen, et fit son entrée dans la Mecque, au bout d’un siége de deux mois.