— En vérité, en vérité, quelles stupides et ignorantes créatures que les fils de l’homme !…

— Ne désespère pas non plus, compère aigle, et demain, peut-être, ce sera ton tour ; car, tant qu’il en restera sur terre, il s’en trouvera toujours dont les vices ou la folie nous les jetteront en pâture.

CHAPITRE IX

Le Mensah. — La fille du Négus.

Sur cette dernière boutade peu flatteuse pour l’espèce humaine, nous réveillons un de nos gens, afin qu’il prenne la garde à notre place, et nous nous endormons, Gœrguis et moi, le long des cendres chaudes.

Le lendemain matin, à cinq heures, nous sommes en route. L’étroit sentier que nous suivons côtoie d’abord le torrent de la vallée, puis, brusquement, s’enfonce dans des gorges escarpées, et remonte au flanc d’une montagne toute plantée d’ébéniers. C’est un assez vilain arbrisseau, au tronc tordu et rachitique, au feuillage grêle et rare. Çà et là, tout en marchant, nous cueillons les fruits exquis d’un autre arbuste, d’un mètre à peine de haut, qui porte une espèce de prunes analogues à la grosse mirabelle, un peu allongées, et jaune d’or. D’un goût légèrement acidulé, il est peu charnu, et un énorme noyau en occupe presque tout le volume intérieur. Il est tendre, et craque sous la dent comme une amande fraîche. J’en ai oublié le nom. Ensuite nous traversons des plateaux cultivés, nous escaladons de nouveau des rampes presque à pic, cramponnés à nos mules, et fermant les yeux pour échapper au vertige qui monte des abîmes. Enfin, au bout d’une ou deux heures d’émoi, nous sommes à l’entrée de la plaine fertile d’Aïn-Bala.

Le nom d’« Ali-Baba et les quarante voleurs » lui eût mieux convenu, car, dès la sortie du défilé, nous tombons sur une bande de vingt à trente brigands qui nous considèrent avec stupéfaction. Ils comptaient, je suppose, sur quelque caravane d’un autre caractère, et moins bien pourvue de fusils. Contre les nôtres, leurs lances, voire même leurs boucliers, eussent fait triste figure. Après tout, peut-être sont-ce simplement des soldats ou même des gendarmes de la localité, en train de percevoir leur solde au détriment des voyageurs. Toujours est-il que la vue de nos armes paraît les affecter désagréablement, et qu’ils se décident à venir à nous la pointe basse, pour nous baiser respectueusement la main.

LES VOLEURS D’AÏN-BALA.

A gauche et à droite, un rideau de forêts tapisse les montagnes ; puis, tout à coup, à peu près à mi-côte, plus de verdure, et, sans transition, un diadème de roches nues, aux vives arêtes, aux aiguilles pointues, dessine sa dentelle de pierre sur le fond azuré du ciel. Derrière est le Mensah. Dans l’après-midi, après une station délicieuse au bord d’un clair ruisseau, tout embaumé de senteurs aquatiques, et sillonné par le vol joyeux des papillons et des oiseaux, à l’ombre d’un agamè en fleur, dont les branches entrelacées avec celles d’un olivier étendent au-dessus de nos têtes un voile impénétrable, nous nous dirigeons vers Gueleb, la capitale ruinée de ce pauvre canton.