— Tu restes inébranlable ! Va donc où t’entraîne le destin, et suis exactement les prescriptions que je vais te tracer… Il faut te blottir silencieusement dans ce trou, de manière qu’aucun indice, au dehors, ne trahisse ta présence. Puis tu fermeras les yeux et tu attendras ainsi, jusqu’au soir, les faveurs mystérieuses que, selon tes mérites, te ménage la fortune !… Moi, je m’éloigne. Adieu !
Et Desta reprit le chemin de la ville, tandis qu’Hagos frémissant d’espoir, et sans même répondre à son ami, se glissait à la hâte sous les racines.
Avec la nuit, les deux animaux dont, autrefois, Desta avait surpris la conversation, accoururent à leur refuge habituel, l’aigle à la cime, et le lion au pied de l’arbre. Et, comme autrefois encore, ils se saluèrent. Le lion parla le premier :
— Eh bien ! compère aigle, comment allez-vous aujourd’hui ? Faites-vous toujours force ripailles, et vos visites à la ville sont-elles aussi fréquentes ?
— Ah ! depuis quelque temps, répondit l’aigle, je n’y suis guère retourné. L’abondance en a disparu. On n’y offre plus de sacrifices, on n’y tue plus de vaches, et je suis sûr que quelque vagabond, fils de l’homme, aura découvert le merveilleux remède que renferment les feuilles de cet arbre, ou recueilli peut-être nos paroles quand nous causions ensemble ; car le fils du roi n’est plus aveugle. Je n’ai pu rencontrer aucune proie, je me suis en vain fatigué toute la journée à en poursuivre d’invisibles, et je reviens sans avoir réussi… J’ai grand’faim !…
— Moi aussi, reprit le lion, j’en suis également là. Depuis deux jours, je n’ai rien mangé. Mon ventre est vide ; comme vous, j’ai grand’faim…
— Allons, compère lion, ce que nous avons de mieux à faire pour ce soir, je crois, c’est d’essayer de dormir. Espérons que demain nous sera plus propice à tous deux. Bonne nuit.
— Bonne nuit, compère aigle.
Et le lion entra dans le trou. Mais, presque aussitôt, il en sortit un rugissement de joie et un râle d’agonie. Et le lion reparut peu après, la mâchoire ensanglantée et criant :
— Compère aigle ! compère aigle ! Je n’ai plus faim ! Dans mon trou s’était blotti un sot fils de l’homme, peut-être celui qui, dis-tu, nous a une fois entendus, et je l’ai mangé… Mon ventre n’est plus vide, je vais dormir en paix !…