A sa vue, au tumulte de la fête succéda un silence profond. De la main elle effleurait les cordes d’un instrument étrange dont les sons se mêlaient doucement à ses vers. Et alors, comme les notes stridentes du boulboul[19] ou les gerbes d’une cascade de perles, on entendit s’égrener une à une les stances vibrantes de son chant inspiré. Elle évoquait, dans le passé, les triomphes de la Croix sur l’Islam, et pour l’avenir, elle en prédisait d’autres.

[19] Le rossignol de l’Orient.

Assis au-dessous du Négus, et séparé du trône uniquement par un des lions couchés, Naacucto-Laab, qui ne s’abusait plus sur les dédains de la princesse, les traits contractés, la bouche plissée, la contemplait d’un regard où se lisait un indéfinissable mélange de haine et de passion. Et lorsqu’elle eut fini, que l’assistance émue palpitait encore sous le charme de son talent et de sa beauté, Lalibala se leva :

— Princes et nobles de l’Éthiopie, s’écria-t-il, vous reconnaissez la voix dont les accents vous ont déjà si souvent annoncé la victoire. Une fois encore, la voilà qui s’adresse à vos courages et vous promet de nouvelles gloires. N’est-ce point saint Georges même qui parle par son organe ? N’est-ce point lui qui nous appelle, au nom de la foi chrétienne ? Fiers de leurs succès sur les chrétiens d’Occident, l’orgueil des musulmans relève aujourd’hui la tête, et leur khalife ne craint pas de nous adresser, du Caire, d’outrageants défis. Il compte sur les barrières du désert pour désarmer nos bras, et pousser plus avant les conquêtes impunies du Croissant. Guerriers chrétiens, le souffrirez-vous ?

A cette apostrophe, d’ardentes acclamations répondirent. Le Négus, radieux, poursuivit :

— J’en étais sûr. Non ! vous ne le voulez pas. Saint Georges me l’avait dit. Il m’a dicté ses ordres. Écoutez-moi !… L’Égypte est le boulevard de l’Islam, comme elle en est le joyau. D’insondables solitudes nous en séparent, en effet, et toutes les armées de l’Éthiopie périraient de faim et de misère avant d’avoir atteint les bords fameux de ce Nil où s’étale l’insolence des khalifes, de ce Nil qui apporte la vie à leur royaume !… Eh bien ! c’est ce Nil qu’il nous faut conquérir ; c’est ce Nil qu’il nous faut arrêter dans sa course ; c’est ce Nil qu’il nous faut détourner de l’Égypte, et que nous allons rejeter vers les contrées où il coulait jadis… Et l’Islam aura vécu !

Un tumulte effroyable éclata à ces mots. Était-ce de l’enthousiasme ? Était-ce de la révolte ? Nul ne sait. Mais, comme les serviteurs se précipitaient en même temps pour remplir les coupes, on vit Naacucto-Laab se lever, puis on l’entendit jeter ce cri :

— C’est moi qui verserai à boire au Roi des rois.

Et saisissant le vase des mains de l’échanson impérial, il s’approcha de Lalibala. Et celui-ci, pour lui faire honneur, porta à ses lèvres la coupe pleine. Mais à peine y eut-il touché que, soudain, un flot de sang lui envahit le visage, des râlements rauques s’exhalèrent de sa gorge ; et battant l’air de ses bras, il roula sans mouvement sur les marches de son trône. Le poison avait fait son œuvre.

Terrifiés, tous les assistants s’élancèrent. Des exclamations de stupeur et d’effroi se croisaient avec le fracas des tables renversées, les rugissements des lions captifs ; et les torches, foulées aux pieds, ne laissaient plus échapper qu’à peine de mourantes lueurs.