Et tout à coup, au milieu de la confusion de cette scène, pendant que les fidèles, affolés, se précipitaient, pour le relever, vers le corps inerte de leur maître et l’entouraient ; que les mécontents, épouvantés, cherchaient une issue pour fuir, un galop formidable de chevaux retentit au dehors. C’étaient les cavaliers gallas de Naacucto-Laab qui accouraient. Dès le début, profitant de l’effarement général, il avait quitté la salle. Sur un signe de lui, ses hommes, tout prêts, étaient en selle, et il arrivait à leur tête, se faisant saluer empereur sur son passage par la foule égarée et stupéfaite.
Grâce à la peur des uns, à la complicité des autres, redoutable à tous par l’attachement aveugle et la férocité des siens, secondé par le désordre et la terreur que ne manque jamais d’engendrer une catastrophe subite, il rencontra, dans le moment, peu de résistance chez la noblesse éperdue.
Une seule satisfaction lui échappa.
Dès qu’elle eut dit ses vers, la princesse Judith s’était retirée. Elle habitait une maison à l’écart, où les bruits de la salle du festin ne pouvaient parvenir. Le premier frisson de stupeur dominé, des serviteurs étaient accourus lui porter la funeste nouvelle. Tout d’abord, elle se refusa à croire à la mort de son père. Et déjà elle s’apprêtait à courir vers lui, lorsqu’un second message l’informa de l’usurpation de Naacucto-Laab. Dès lors, c’en était fait ; elle ne douta plus.
L’énergie virile dont elle était douée ne l’abandonna pas néanmoins. L’horreur de sa position lui apparaissait clairement, mais elle se redressa, et se retrouva la fille de l’empereur. Tout, plutôt que de subir la loi de l’assassin ! Refoulant ses larmes et son désespoir, elle appela auprès d’elle ses femmes les plus sûres, puis se fit amener sa mule, et ramassant à la hâte ses bijoux précieux, sans s’attarder davantage, elle prit le chemin du Nord.
Elle avait raison. A peine salué Négus, Naacucto-Laab pensa à la fille hautaine dont il n’avait pu fléchir l’orgueil. Où était-elle ?… Disparue !… Sur son ordre, des cavaliers se mirent à sa poursuite. Il se disait qu’elle avait dû chercher refuge vers le Sud, au Choah, le berceau de ses ancêtres, où vivaient encore les débris de sa famille et les derniers rameaux de la race de Salomon. Durant des jours, toutes les routes conduisant dans cette direction furent explorées et fouillées, mais en vain.
L’infortunée princesse avait, on le voit, calculé juste. Elle supposait bien que les recherches se tourneraient de ce côté ! L’important était, pour l’heure, d’échapper à l’infâme. Une fois en sûreté, elle saurait rallier autour d’elle les amis de son père. L’un d’eux était gouverneur de l’Hamacen. Sans doute, il avait fui Naacucto-Laab, et serait de retour dans sa province. Ce fut là qu’elle se dirigea, après avoir toutefois dépêché un courrier pour l’avertir.
Déjà elle approchait de Hâsaga, la capitale du pays, lorsqu’elle vit revenir le messager à sa rencontre. L’ancien compagnon du Négus, placé par lui à la tête d’un des gouvernements les plus riches de l’Abyssinie, refusait aujourd’hui de recevoir sa fille. Son attachement bien connu pour Lalibala le signalait d’avance au courroux de son successeur, et il en redoutait les effets.
A ce coup imprévu, toute la fermeté, jusque-là inébranlable, de la princesse Judith s’évanouit. Se laissant choir de sa monture, elle s’affaissa à terre, et se prit à verser des larmes abondantes. Et sur l’aile de ses soupirs, sa douleur s’exhalait en plaintes poétiques. On répète encore au Barca des vers qu’elle murmurait, dit-on, en ce moment même :
Jettim nim bêke ; na ezem, eileboulou ou bakiet guesse !