Le viol était sévèrement puni dans le Congo: or, il en arriva un très-célèbre sous le règne de Mangogul. Ce prince, à son avénement à la couronne, avait juré, comme tous ses prédécesseurs, de ne point accorder de pardon pour ce crime; mais quelque sévères que soient les lois, elles n'arrêtent guère ceux qu'un grand intérêt pousse à les enfreindre. Le coupable était condamné à perdre la partie de lui-même par laquelle il avait péché, opération cruelle dont il périssait ordinairement; celui qui la faisait y prenant moins de précaution que Petit[47].
[47] Petit (Jean-Louis), chirurgien célèbre, né à Paris en 1674, mort le 20 avril 1750. (Br.)—Il avait inventé un procédé de ligature au moyen duquel il combattait victorieusement les hémorragies consécutives aux opérations.
Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six mois au fond d'un cachot, dans l'attente de ce supplice. Fatmé, femme jeune et jolie, était sa Lucrèce et son accusatrice. Ils avaient été fort bien ensemble; personne ne l'ignorait: l'indulgent époux de Fatmé n'y trouvait point à redire. Ainsi le public aurait eu mauvaise grâce de se mêler de leurs affaires.
Après deux ans d'un commerce tranquille, soit inconstance, soit dégoût, Kersael s'attacha à une danseuse de l'Opéra de Banza, et négligea Fatmé, sans toutefois rompre ouvertement avec elle. Il voulait que sa retraite fût décente, ce qui l'obligeait à fréquenter encore dans la maison. Fatmé, furieuse de cet abandon, médita sa vengeance, et profita de ce reste d'assiduités pour perdre son infidèle.
Un jour que le commode époux les avait laissés seuls, et que Kersael, ayant déceint son cimeterre, tâchait d'assoupir les soupçons de Fatmé par ces protestations qui ne coûtent rien aux amants, mais qui ne surprennent jamais la crédulité d'une femme alarmée, celle-ci, les yeux égarés, et mettant en cinq ou six coups de main le désordre dans sa parure, poussa des cris effrayants, et appela à son secours son époux et ses domestiques qui accoururent, et devinrent les témoins de l'offense que Fatmé disait avoir reçue de Kersael, en montrant le cimeterre, «que l'infâme a levé dix fois sur ma tête, ajouta-t-elle, pour me soumettre à ses désirs.»
Le jeune homme, interdit de la noirceur de l'accusation, n'eut ni la force de répondre, ni celle de s'enfuir. On le saisit, et il fut conduit en prison, et abandonné aux poursuites de la justice du Cadilesker[48].
[48] Juge militaire. (Br.)
Les lois ordonnaient que Fatmé serait visitée; elle le fut donc, et le rapport des matrones se trouva très-défavorable à l'accusé. Elles avaient un protocole[49] pour constater l'état d'une femme violée, et toutes les conditions requises concoururent contre Kersael. Les juges l'interrogèrent: Fatmé lui fut confrontée; on entendit les témoins. Il avait beau protester de son innocence, nier le fait, et démontrer par le commerce qu'il avait entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que ce n'était pas une femme qu'on violât; la circonstance du cimeterre, la solitude du tête-à-tête, les cris de Fatmé, l'embarras de Kersael à la vue de l'époux et des domestiques, toutes ces choses formaient, selon les juges, des présomptions violentes. De son côté, Fatmé, loin d'avouer des faveurs accordées, ne convenait pas même d'avoir donné des lueurs d'espérance, et soutenait que l'attachement opiniâtre à son devoir, dont elle ne s'était jamais relâchée, avait sans doute poussé Kersael à lui arracher de force ce qu'il avait désespéré d'obtenir par séduction. Le procès-verbal des duègnes était encore une pièce terrible; il ne fallait que le parcourir et le comparer avec les dispositions du code criminel, pour y lire la condamnation du malheureux Kersael. Il n'attendait son salut ni de ses défenses, ni du crédit de sa famille; et les magistrats avaient fixé le jugement définitif de son procès au treize de la lune de Régeb. On l'avait même annoncé au peuple, à son de trompe, selon la coutume.
[49] Diderot avait probablement trouvé ce protocole dans le livre de Venette, De la Génération de l'Homme, Cologne, 1696. Venette, en reproduisant un procès-verbal authentique d'une visite de matrones pour constater un viol, se plaignait déjà très-vivement de leur ignorance, et disait (p. 89): «Si les matrones de France avaient soin d'assister aux anatomies des femmes que l'on fait publiquement aux Écoles de médecine, comme font celles d'Espagne, je suis assuré qu'elles ne donneraient pas des attestations fabriquées de la sorte, qui prouvent qu'il ne faut jamais s'en fier à elles, quand il est question de l'honneur et de la virginité d'une fille.»
Cet événement fut le sujet des conversations, et partagea longtemps les esprits. Quelques vieilles bégueules, qui n'avaient jamais eu à redouter le viol, allaient criant: «Que l'attentat de Kersael était énorme; que si l'on n'en faisait un exemple sévère, l'innocence ne serait plus en sûreté, et qu'une honnête femme risquerait d'être insultée jusqu'au pied des autels.» Puis elles citaient des occasions où de petits audacieux avaient osé attaquer la vertu de plusieurs dames respectables; les détails ne laissaient aucun doute que les dames respectables dont elles parlaient, c'étaient elles-mêmes; et tous ces propos se tenaient avec des bramines moins innocents que Kersael, et par des dévotes aussi sages que Fatmé, par forme d'entretiens édifiants.