«Nous ne vîmes la Hollande qu'en poste: notre séjour ne fut guère plus long en Allemagne; toutes les femmes de condition y ressemblent à des citadelles importantes qu'il faut assiéger dans les formes: on en vient à bout; mais les approches demandent tant de mesures; ce sont tant de si et de mais, quand il s'agit de régler les articles de la capitulation, que ces conquêtes m'ennuyèrent bientôt.

«Je me souviendrai toute ma vie du propos d'une Allemande de la première qualité, sur le point de m'accorder ce qu'elle n'avait pas refusé à beaucoup d'autres.

«—Ah! s'écria-t-elle douloureusement, que dirait le grand Alziki mon père, s'il savait que je m'abandonne à un petit Congo comme vous?

«—Rien, madame, lui répliquai-je: tant de grandeur m'épouvante, et je me retire:» ce fut sagement fait à moi; et si j'avais compromis son altesse avec ma médiocrité, j'aurais pu m'en ressouvenir: Brama, qui protége les saines contrées que nous habitons, m'inspira sans doute dans cet instant critique.

«Les Italiennes, que nous pratiquâmes ensuite, ne se montent point si haut. C'est avec elles que j'appris les modes du plaisir. Il y a, dans ces raffinements, du caprice et de la bizarrerie; mais vous me le pardonnerez, mesdames, il en faut quelquefois pour vous plaire. J'ai apporté de Florence, de Venise et de Rome plusieurs recettes joyeuses, inconnues jusqu'à moi dans nos contrées barbares. J'en renvoie toute la gloire aux Italiennes qui me les communiquèrent.

«Je passai quatre ans ou environ en Europe, et je rentrai par l'Égypte dans cet empire, formé comme vous voyez, et muni des rares découvertes de l'Italie, que je divulguai sur-le-champ.»

Ici l'auteur africain dit que Sélim s'étant aperçu que les lieux communs qu'il venait de débiter à la favorite sur les aventures qu'il avait eues en Europe, et sur les caractères des femmes des contrées qu'il avait parcourues, avaient profondément assoupi Mangogul, craignit de le réveiller, s'approcha de la favorite, et continua d'une voix plus basse.

«Madame, lui dit-il, si je n'appréhendais de vous avoir fatiguée par un récit qui n'a peut-être été que trop long, je vous raconterais l'aventure par laquelle je débutai en arrivant à Paris: je ne sais comment elle m'est échappée.

—Dites, mon cher, lui répondit la favorite; je vais redoubler d'attention, et vous dédommager, autant qu'il est en moi, de celle du sultan qui dort.

—Nous avions pris à Madrid, continua Sélim, des recommandations pour quelques seigneurs de la cour de France, et nous nous trouvâmes, tout en débarquant, assez bien faufilés. On était alors dans la belle saison, et nous allions nous promener le soir au Palais-Royal, mon gouverneur et moi. Nous y fûmes un jour abordés par quelques petits-maîtres, qui nous montrèrent les plus jolies femmes, et nous firent leur histoire vraie ou fausse, ne s'oubliant point dans tout cela, comme vous pensez bien. Le jardin était déjà peuplé d'un grand nombre de femmes; mais il en vint sur les huit heures un renfort considérable. A la quantité de leurs pierreries, à la magnificence de leurs ajustements, et à la foule de leurs poursuivants, je les pris au moins pour des duchesses. J'en dis ma pensée à un des jeunes seigneurs de la compagnie, et il me répondit qu'il s'apercevait bien que j'étais connaisseur, et que, si je voulais, j'aurais le plaisir de souper le soir même avec quelques-unes des plus aimables. J'acceptai son offre, et à l'instant il glissa le mot à l'oreille de deux ou trois de ses amis, qui s'éparpillèrent dans la promenade, et revinrent en moins d'un quart d'heure nous rendre compte de leur négociation. «Messieurs, nous dirent-ils, on vous attendra ce soir à souper chez la duchesse Astérie.» Ceux qui n'étaient pas de la partie se récrièrent sur notre bonne fortune: on fit encore quelques tours: on se sépara, et nous montâmes en carrosse pour en aller jouir.