BAL MASQUÉ, ET SUITE DU BAL MASQUÉ.
Les bijoux les plus extravagants de Banza ne manquèrent pas d'accourir où le plaisir les appelait. Il en vint en carrosse bourgeois; il en vint par les voitures publiques, et même quelques-uns à pied. Je ne finirais point, dit l'auteur africain dont j'ai l'honneur d'être le caudataire, si j'entrais dans le détail des niches que leur fit Mangogul. Il donna plus d'exercice à sa bague dans cette nuit seule, qu'elle n'en avait eu depuis qu'il la tenait du génie. Il la tournait, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, souvent sur une vingtaine à la fois: c'était alors qu'il se faisait un beau bruit; l'un s'écriait d'une voix aigre: Violons, le Carillon de Dunkerque, s'il vous plaît; l'autre, d'une voix rauque: Et moi je veux les Sautriots; et moi les Tricotets, disait un troisième; et une multitude à la fois: Des contredanses usées, comme la Bourrée, les Quatre Faces, la Calotine, la Chaîne, le Pistolet, la Mariée, le Pistolet, le Pistolet. Tous ces cris étaient lardés d'un million d'extravagances. L'on entendait d'un côté: Peste soit du nigaud! Il faut l'envoyer à l'école; de l'autre: Je m'en retournerai donc sans étrenner? Ici: Qui payera mon carrosse? là: Il m'est échappé; mais je chercherai tant, qu'il se retrouvera; ailleurs: A demain; mais vingt louis au moins; sans cela, rien de fait; et partout des propos qui décelaient des désirs ou des exploits.
Dans ce tumulte, une petite bourgeoise, jeune et jolie, démêla Mangogul, le poursuivit, l'agaça, et parvint à déterminer son anneau sur elle. On entendit à l'instant son bijou s'écrier: «Où courez-vous? Arrêtez, beau masque; ne soyez point insensible à l'ardeur d'un bijou qui brûle pour vous.» Le sultan, choqué de cette déclaration téméraire, résolut de punir celle qui l'avait hasardée. Il disparut, et chercha parmi ses gardes quelqu'un qui fût à peu près de sa taille, lui céda son masque et son domino, et l'abandonna aux poursuites de la petite bourgeoise, qui, toujours trompée par les apparences, continua à dire mille folies à celui qu'elle prenait pour Mangogul.
Le faux sultan ne fut pas bête; c'était un homme qui savait parler par signes; il en fit un qui attira la belle dans un endroit écarté, où elle se prit, pendant plus d'une heure, pour la sultane favorite, et Dieu sait les projets qui lui roulèrent dans la tête; mais l'enchantement dura peu. Lorsqu'elle eut accablé le prétendu sultan de caresses, elle le pria de se démasquer; il le fit, et montra une physionomie armée de deux grands crocs, qui n'appartenaient point du tout à Mangogul.
«Ah! fi, s'écria la petite bourgeoise: Fi...
—Eh! mon petit tame, lui répondit le Suisse, qu'avoir vous? Moi l'y croire vous avoir rentu d'assez bons services pour que vous l'y être pas fâchée de me connaître.»
Mais sa déesse ne s'amusa point à lui répondre, s'échappa brusquement de ses mains, et se perdit dans la foule.
Ceux d'entre les bijoux qui n'aspirèrent pas à de si grands honneurs, ne laissèrent pas que de rencontrer le plaisir, et tous reprirent la route de Banza, fort satisfaits de leur voyage.
L'on sortait du bal lorsque Mangogul entendit deux de ses principaux officiers qui se parlaient avec vivacité. «C'est ma maîtresse, disait l'un: je suis en possession depuis un an, et vous êtes le premier qui vous soyez avisé de courir sur mes brisées. A propos de quoi me troubler? Nassès, mon ami, adressez-vous ailleurs: vous trouverez cent femmes aimables qui se tiendront pour trop heureuses de vous avoir.
—J'aime Amine, répondait Nassès; je ne vois qu'elle qui me plaise. Elle m'a donné des espérances, et vous trouverez bon que je les suive.