—Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Sélim est devenu bien imbécile? Il a perdu la tendre Cydalise, et le voilà tout plein de vie; et vous prétendez que, s'il venait à reconnaître Fulvia pour une infidèle, il en mourrait? Je vous le garantis éternel, s'il n'est jamais assommé que de coup-là. Sélim, à demain chez Fulvia, entendez-vous? on vous dira mon heure.»
Sélim s'inclina, Mangogul sortit; la favorite continua de représenter au vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Sélim la remercia des marques de sa bienveillance, et tous se retirèrent dans l'attente du grand événement.
CHAPITRE XLIX.
VINGT-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
FULVIA.
L'auteur africain, qui avait promis quelque part le caractère de Sélim, s'est avisé de le placer ici; j'estime trop les ouvrages de l'antiquité pour assurer qu'il eût été mieux ailleurs. Il y a, dit-il, quelques hommes à qui leur mérite ouvre toutes les portes, qui, par les grâces de leur figure et la légèreté de leur esprit, sont dans leur jeunesse la coqueluche de bien des femmes, et dont la vieillesse est respectée, parce qu'ayant su concilier leurs devoirs avec leurs plaisirs, ils ont illustré le milieu de leur vie par des services rendus à l'État: en un mot, des hommes qui font en tout temps les délices des sociétés. Tel était Sélim: quoiqu'il eût atteint soixante ans, et qu'il fût entré de bonne heure dans la carrière des plaisirs, une constitution robuste et des ménagements l'avaient préservé de la caducité. Un air noble, des manières aisées, un jargon séduisant, une grande connaissance du monde fondée sur une longue expérience, l'habitude de traiter avec le sexe, le faisaient considérer à la cour comme l'homme auquel tout le monde eût aimé ressembler; mais qu'on eût imité sans succès, faute de tenir de la nature les talents et le génie qui l'avaient distingué.
Je demande à présent, continue l'auteur africain, si cet homme avait raison de s'inquiéter sur le compte de sa maîtresse, et de passer la nuit comme un fou? car le fait est que mille réflexions lui roulèrent dans la tête, et que plus il aimait Fulvia, plus il craignait de la trouver infidèle. «Dans quel labyrinthe me suis-je engagé! se disait-il à lui-même; et à quel propos? Que m'en reviendra-t-il, si la favorite gagne un château? et quel sort pour moi si elle le perd?... Mais pourquoi le perdrait-elle? Ne suis-je pas certain de la tendresse de Fulvia?... Ah! je l'occupe tout entière, et si son bijou parle, ce ne sera que de moi... Mais si le traître!... non, non, je l'aurais pressenti; j'aurais remarqué des inégalités; depuis cinq ans on se serait démenti... Cependant l'épreuve est périlleuse... mais il n'est plus temps de reculer; j'ai porté le vase à ma bouche: il faut achever, dussé-je répandre toute la liqueur... Peut-être aussi que l'oracle me sera favorable... Hélas! qu'en puis-je attendre? Pourquoi d'autres auraient-ils attaqué sans succès une vertu dont j'ai triomphé?... Ah! chère Fulvia, je t'offense par ces soupçons, et j'oublie ce qu'il m'en a coûté pour te vaincre: un rayon d'espoir me luit, et je me flatte que ton bijou s'obstinera à garder le silence...»
Sélim était dans cette agitation dépensée, lorsqu'on lui rendit, de la part du sultan, un billet qui ne contenait que ces mots: Ce soir, à onze heures et demie précises, vous serez où vous savez. Sélim prit la plume, et écrivit en tremblant: Prince, j'obéirai.
Sélim passa le reste du jour, comme la nuit qui l'avait précédé, flottant entre l'espérance et la crainte. Rien n'est plus vrai que les amants ont de l'instinct; si leur maîtresse est infidèle, ils sont saisis d'un frémissement assez semblable à celui que les animaux éprouvent à l'approche du mauvais temps: l'amant soupçonneux est un chat à qui l'oreille démange dans un temps nébuleux: les animaux et les amants ont encore ceci de commun, que les animaux domestiques perdent cet instinct, et qu'il s'émousse dans les amants lorsqu'ils sont devenus époux.