Cependant le premier mouvement de Fulvia avait été de porter la main sur son bijou et de lui fermer la bouche: ce qu'il avait dit jusque-là supportait une interprétation favorable; mais elle appréhendait pour le reste. Lorsqu'elle commençait à se rassurer sur le silence qu'il gardait, le sultan, pressé par Sélim, retourna sa bague: Fulvia fut contrainte d'écarter les doigts, et le bijou continua:
«Je ne prendrai jamais, on me fatigue trop. Les visites trop assidues de tant de saints personnages nuiront toujours à mes intentions, et madame n'aura point d'enfants. Si je n'étais fêté que par Sélim, je deviendrais peut-être fécond; mais je mène une vie de forçat. Aujourd'hui c'est l'un, demain c'est l'autre, et toujours à la rame. Le dernier homme que voit Fulvia, c'est toujours celui qu'elle croit destiné par le ciel à perpétuer sa race. Personne n'est à l'abri de cette fantaisie. La condition fatigante, que celle du bijou d'une femme titrée qui n'a point d'héritiers! Depuis dix ans je suis abandonné à des gens qui n'étaient pas faits seulement pour lever l'œil sur moi.»
Mangogul crut en cet endroit que Sélim en avait assez entendu pour être guéri de sa perplexité: il lui fit grâce du reste, retourna sa bague, et sortit, abandonnant Fulvia aux reproches de son amant.
D'abord le malheureux Sélim avait été pétrifié; mais la fureur lui rendant les forces et la parole, il lança un regard méprisant sur son infidèle, et lui dit:
«Ingrate, perfide, si je vous aimais encore, je me vengerais; mais indigne de ma tendresse, vous l'êtes aussi de mon courroux. Un homme comme moi! Sélim compromis avec un tas de faquins...
—En vérité, l'interrompit brusquement Fulvia du ton d'une courtisane démasquée, vous avez bonne grâce de vous formaliser d'une bagatelle; au lieu de me savoir gré de vous avoir dérobé des choses dont la connaissance vous eût désespéré dans le temps, vous prenez feu, vous vous emportez comme si l'on vous avait offensé. Et quelle raison, monsieur, auriez-vous de vous préférer à Séton, à Rikel, à Molli, à Tachmas, aux cavaliers les plus aimables de la cour, à qui l'on ne se donne seulement pas la peine de déguiser les passades qu'on leur fait? Un homme comme vous, Sélim, est un homme épuisé, caduc, hors d'état depuis une éternité de fixer seul une jolie femme qui n'est pas une sotte. Convenez donc que votre présomption est déplacée, et votre courroux impertinent. Au reste, vous pouvez, si vous êtes mécontent, laisser le champ libre à d'autres qui l'occuperont mieux que vous.
—Aussi fais-je, et de très-grand cœur,» répliqua Sélim outré d'indignation; et il sortit, bien résolu de ne point revoir cette femme.
Il entra dans son hôtel, et s'y renferma quelques jours, moins chagrin, dans le fond, de la perte qu'il avait faite que de sa longue erreur. Ce n'était pas son cœur, c'était sa vanité qui souffrait. Il redoutait les reproches de la favorite et les plaisanteries du sultan, et il évitait l'une et l'autre.
Il s'était presque déterminé à renoncer à la cour, à s'enfoncer dans la solitude et à achever en philosophe une vie dont il avait perdu la plus grande partie sous l'habit d'un courtisan, lorsque Mirzoza, qui devinait ses pensées, entreprit de le consoler, le manda au sérail et lui tint ce discours: «Eh bien! mon pauvre Sélim, vous m'abandonnez donc? Ce n'est pas Fulvia, c'est moi que vous punissez de ses infidélités. Nous sommes tous fâchés de votre aventure: nous convenons qu'elle est chagrinante; mais si vous faites quelque cas de la protection du sultan et de mon estime, vous continuerez d'animer notre société, et vous oublierez cette Fulvia, qui ne fut jamais digne d'un homme tel que vous.
—Madame, lui répondit Sélim, l'âge m'avertit qu'il est temps de me retirer. J'ai vu suffisamment le monde; je me serais vanté il y a quatre jours de le connaître; mais le trait de Fulvia me confond. Les femmes sont indéfinissables, et toutes me seraient odieuses, si vous n'étiez comprise dans un sexe dont vous avez tous les charmes. Fasse Brama que vous n'en preniez jamais les travers! Adieu, madame; je vais dans la solitude m'occuper de réflexions utiles. Le souvenir des bontés dont vous et le sultan m'avez honoré, m'y suivra; et si mon cœur y forme encore quelques vœux, se sera pour votre bonheur et sa gloire.