—Vous vous trompez, lui répondit Mirzoza; vous avez acquis et vous conserverez l'épithète d'éternel. Mais dites-moi ce que vous avez vu.
—Madame, continua Sélim, le règne de Kanoglou a été long, et nos poëtes l'ont surnommé l'âge d'or. Ce titre lui convient à plusieurs égards. Il a été signalé par des succès et des victoires; mais les avantages ont été mêlés de revers, qui montrent que cet or était quelquefois de mauvais aloi. La cour, qui donne le ton au reste de l'empire, était fort galante. Le sultan avait des maîtresses; les seigneurs se piquèrent de l'imiter; et le peuple prit insensiblement le même air. La magnificence dans les habits, les meubles, les équipages, fut excessive. On fit un art de la délicatesse dans les repas. On jouait gros jeu; on s'endettait, on ne payait point, et l'on dépensait tant qu'on avait de l'argent et du crédit. On publia contre le luxe de très-belles ordonnances qui ne furent point exécutées. On prit des villes, on conquit des provinces, on commença des palais et l'on épuisa l'empire d'hommes et d'argent. Les peuples chantaient victoire et se mouraient de faim. Les grands avaient des châteaux superbes et des jardins délicieux, et leurs terres étaient en friche. Cent vaisseaux de haut bord nous avaient rendus les maîtres de la mer et la terreur de nos voisins; mais une bonne tête calcula juste ce qu'il en coûtait à l'État pour l'entretien de ces carcasses; et malgré les représentations des autres ministres, il fut ordonné qu'on en ferait un feu de joie. Le trésor royal était un grand coffre vide, que cette misérable économie ne remplit point; et l'or et l'argent devinrent si rares, que les fabriques de monnaies furent un beau matin converties en moulins à papier. Pour comble de bonheur, Kanoglou se laissa persuader par des fanatiques, qu'il était de la dernière importance que tous ses sujets lui ressemblassent, et qu'ils eussent les yeux bleus, le nez camard, et la moustache rouge comme lui, et il en chassa du Congo plus de deux millions qui n'avaient point cet uniforme, ou qui refusèrent de le contrefaire[95].
[95] Révocation de l'édit de Nantes.
«Voilà, madame, cet âge d'or; voilà ce bon vieux temps que vous entendez regretter tous les jours; mais laissez dire les radoteurs; et croyez que nous avons nos Turenne et nos Colbert; que le présent, à tout prendre, vaut mieux que le passé; et que, si les peuples sont plus heureux sous Mangogul qu'ils ne l'étaient sous Kanoglou, le règne de Sa Hautesse est plus illustre que celui de son aïeul, la félicité des sujets étant l'exacte mesure de la grandeur des princes. Mais revenons aux singularités de celui de Kanoglou.
«Je commencerai par l'origine des pantins.
—Sélim, je vous en dispense: je sais cet événement par cœur, lui dit la favorite; passez à d'autres choses.
—Madame, lui demanda le courtisan, pourrait-on vous demander d'où vous le tenez?
—Mais, répondit Mirzoza, cela est écrit.
—Oui, madame, répliqua Sélim, et par des gens qui n'y ont rien entendu. J'entre en mauvaise humeur quand je vois de petits particuliers obscurs, qui n'ont jamais approché des princes qu'à la faveur d'une entrée dans la capitale, ou de quelque autre cérémonie publique, se mêler d'en faire l'histoire.
«Madame, continua Sélim, nous avions passé la nuit à un bal masqué dans les grands salons du sérail, lorsque le génie Cucufa, protecteur déclaré de la famille régnante, nous apparut, et nous ordonna d'aller coucher et de dormir vingt-quatre heures de suite: on obéit; et, ce terme expiré, le sérail se trouva transformé en une vaste et magnifique galerie de pantins; on voyait, à l'un des bouts, Kanoglou sur son trône; une longue ficelle usée lui descendait entre les jambes; une vieille fée décrépite[96] l'agitait sans cesse, et d'un coup de poignet mettait en mouvement une multitude innombrable de pantins subalternes, auxquels répondaient des fils imperceptibles et déliés qui partaient des doigts et des orteils de Kanoglou: elle tirait, et à l'instant le sénéchal dressait et scellait des édits ruineux, ou prononçait à la louange de la fée un éloge que son secrétaire lui soufflait; le ministre de la guerre envoyait à l'armée des allumettes; le surintendant des finances bâtissait des maisons et laissait mourir de faim les soldats; ainsi des autres pantins.