«La grande Pagode, irritée de l'offense et du scandale, le punit cruellement. Hilas, c'était son nom, le pauvre Hilas se trouva tout à coup enflammé des désirs les plus violents, et privé, comme sur la main, du moyen de les satisfaire. Surpris autant qu'attristé d'une perte si grande, il interrogea la Pagode.
«—Tu ne te retrouveras, lui répondit-elle en éternuant, qu'entre les bras d'une femme qui, connaissant ton malheur, ne t'en aimera pas moins.»
«La présomption est assez volontiers compagne de la jeunesse et de la beauté. Hilas s'imagina que son esprit et les grâces de sa personne lui gagneraient bientôt un cœur délicat, qui, content de ce qui lui restait, l'aimerait pour lui-même et ne tarderait pas à lui restituer ce qu'il avait perdu.
«Il s'adressa d'abord à celle qui avait été la cause innocente de son infortune. C'était une jeune personne vive, voluptueuse et coquette. Hilas l'adorait; il en obtint un rendez-vous, où, d'agaceries en agaceries, on le conduisit jusqu'où le pauvre garçon ne put jamais aller: il eut beau se tourmenter et chercher entre les bras de sa maîtresse l'accomplissement de l'oracle, rien ne parut. Quand on fut ennuyé d'attendre, on se rajusta promptement et l'on s'éloigna de lui. Le pis de l'aventure, c'est que la petite folle la confia à une de ses amies, qui, par discrétion, ne la conta qu'à trois ou quatre des siennes, qui en firent un secret à tant d'autres, qu'Hilas, deux jours auparavant la coqueluche de toutes les femmes, en fut méprisé, montré au doigt, et regardé comme un monstre.
«Le malheureux Hilas, décrié dans sa patrie, prit le parti de voyager et de chercher au loin le remède à son mal. Il se rendit incognito et sans suite à la cour de l'empereur des Abyssins. On s'y coiffa d'abord du jeune étranger: ce fut à qui l'aurait; mais le prudent Hilas évita des engagements où il craignait d'autant plus de ne pas trouver son compte, qu'il était plus certain que les femmes qui le poursuivaient ne trouveraient point le leur avec lui. Mais admirez la pénétration du sexe! un garçon si jeune, si sage et si beau, disait-on, cela est prodigieux; et peu s'en fallut qu'à travers tant de qualités réunies, on ne devinât son défaut; et que, de crainte de lui accorder tout ce qu'un homme accompli peut avoir, on ne lui refusât tout juste la seule chose qui lui manquait.
«Après avoir étudié quelque temps la carte du pays, Hilas s'attacha à une jeune femme qui avait passé, je ne sais par quel caprice, de la fine galanterie à la haute dévotion. Il s'insinua peu à peu dans sa confiance, épousa ses idées, copia ses pratiques, lui donna la main dans les temples, et s'entretint si souvent avec elle sur la vanité des plaisirs de ce monde, qu'insensiblement il lui en rappela le goût avec le souvenir. Il y avait plus d'un mois qu'il fréquentait les mosquées, assistait aux sermons, et visitait les malades, lorsqu'il se mit en devoir de guérir, mais ce fut inutilement. Sa dévote, pour connaître tout ce qui se passait au ciel, n'en savait pas moins comme on doit être fait sur terre; et le pauvre garçon perdit en un moment tout le fruit de ses bonnes œuvres. Si quelque chose le consola, ce fut le secret inviolable qu'on lui garda. Un mot eût rendu son mal incurable, mais ce mot ne fut point dit; et Hilas se lia avec quelques autres femmes pieuses, qu'il prit les unes après les autres, pour le spécifique ordonné par l'oracle, et qui ne le désenchantèrent point, parce qu'elles ne l'aimèrent que pour ce qu'il n'avait plus. L'habitude qu'elles avaient à spiritualiser les objets ne lui servit de rien. Elles voulaient du sentiment, mais c'est celui que le plaisir fait naître.
«—Vous ne m'aimez donc pas?...» leur disait tristement Hilas.
«—Eh! ne savez-vous pas, monsieur, lui répondait-on, qu'il faut connaître avant que d'aimer? et vous avouerez que, disgracié comme vous êtes, vous n'êtes point aimable quand on vous connaît.
«—Hélas! disait-il en s'en allant, ce pur amour, dont on parle tant, n'existe nulle part; cette délicatesse de sentiments, dont tous les hommes et toutes les femmes se piquent, n'est qu'une chimère. L'oracle m'éconduit, et j'en ai pour la vie.»
«Chemin faisant, il rencontra de ces femmes qui ne veulent avoir avec vous qu'un commerce de cœur, et qui haïssent un téméraire comme un crapaud. On lui recommanda si sérieusement de ne rien mêler de terrestre et de grossier dans ses vues, qu'il en espéra beaucoup pour sa guérison. Il y allait de bonne foi; et il était tout étonné, aux tendres propos dont elles s'enfilaient avec lui, de demeurer tel qu'il était. «Il faut, disait-il en lui-même, que je guérisse peut-être autrement qu'en parlant;» et il attendait une occasion de se placer selon les intentions de l'oracle. Elle vint. Une jeune platonicienne qui aimait éperdument la promenade, l'entraîna dans un bois écarté; ils étaient loin de tout importun, lorsqu'elle se sentit évanouir. Hilas se précipita sur elle, ne négligea rien pour la soulager, mais tous ses efforts furent inutiles; la belle évanouie s'en aperçut aussi bien que lui.