[36] «Une des plus belles voix qui aient été entendues à l'Opéra; a quitté le théâtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est encore retirée plusieurs fois, et est toujours revenue au grand contentement du public. Mais il en est privé sans espérance depuis 1750.» Id.
Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du parterre, de l'amphithéâtre et des loges se joignirent au bruit des instruments et aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.
Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de fredonner des sottises, ne prissent le parti d'en dire, se jetèrent dans les coulisses; mais elles en furent quittes pour la peur. Mangogul, persuadé que le public n'en apprendrait rien de nouveau, retourna sa bague. Aussitôt les bijoux se turent, les ris cessèrent, le spectacle se calma, la pièce reprit et s'acheva paisiblement. La toile tomba; la sultane et le sultan disparurent; et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils étaient attendus pour s'occuper à autre chose qu'à chanter.
Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les femmes s'en alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tête en tournait aux académiciens. Mais qu'en disait Orcotome? Orcotome triomphait. Il avait annoncé dans un de ses mémoires que les bijoux chanteraient infailliblement; ils venaient de chanter, et ce phénomène, qui déroutait ses confrères, était un nouveau trait de lumière pour lui et achevait de confirmer son système.
CHAPITRE XIV.
EXPÉRIENCES D'ORCOTOME.
C'était le quinze de la lune de... qu'Orcotome avait lu son mémoire à l'académie et communiqué ses idées sur le caquet des bijoux. Comme il y annonçait de la manière la plus assurée des expériences infaillibles, répétées plusieurs fois, et toujours avec succès, le grand nombre en fut ébloui. Le public conserva quelque temps les impressions favorables qu'il avait reçues, et Orcotome passa pendant six semaines entières pour avoir fait d'assez belles découvertes.
Il n'était question, pour achever son triomphe, que de répéter en présence de l'académie les fameuses expériences qu'il avait tant prônées. L'assemblée convoquée à ce sujet fut des plus brillantes. Les ministres s'y rendirent: le sultan même ne dédaigna pas de s'y trouver; mais il garda l'invisible.
Comme Mangogul était grand faiseur de monologues, et que la futilité des conversations de son temps l'avait entiché de l'habitude du soliloque: «Il faut, disait-il en lui-même, qu'Orcotome soit un fieffé charlatan, ou le génie, mon protecteur, un grand sot. Si l'académicien, qui n'est assurément pas un sorcier, peut rendre la parole à des bijoux morts, le génie qui me protége avait grand tort de faire un pacte et de donner son âme au diable pour la communiquer à des bijoux pleins de vie.»