—Ne pourriez-vous pas vous en défaire?...
—Pas plus que vous de vos deux nez...
—Mais mes deux nez sont réels; je les vois, je les touche; et plus je les vois et les touche, plus je suis convaincu que je les ai, au lieu que depuis dix ans que vous vous tâtez et que vous vous trouvez le cul comme un autre, vous auriez dû vous guérir de votre folie...
—Ma folie! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui êtes fou.
—Point de querelle. Passons, passons: je vous ai dit comment mes deux nez m'étaient venus. Racontez-moi l'histoire de vos deux trous, si vous vous en souvenez...
—Si je m'en souviens! cela ne s'oublie pas. C'était le trente et un du mois, entre une heure et deux du matin.
—Eh bien!
—Permettez, s'il vous plaît. Je crains; non. Si je sais un peu d'arithmétique, il n'y a précisément que ce qu'il faut.
—Cela est bien étrange! cette nuit donc?...
—Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'était pas inconnue, et qui criait: A moi! à moi! Je regarde, et je vois une jeune créature effarée, échevelée, qui s'avançait à toutes jambes de mon côté. Elle était poursuivie par un vieillard violent et bourru. A juger du personnage par son accoutrement, et par l'outil dont il était armé, c'était un menuisier. Il était en culotte et en chemise. Il avait les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le teint basané, le front ridé, le menton barbu, les joues boursouflées, l'œil étincelant, la poitrine velue et la tête couverte d'un bonnet pointu.