Mais puisque je suis en train de vous écrire toutes nos minuties, il ne faut pas que j'oublie de vous raconter comme quoi Pouf, le fils de Thisbé, qui avait fait concevoir de lui de si grandes espérances, a jeté la division parmi nous. Thisbé est une élégante, Sibéli la vit et l'aima. Sibéli a été élevé à la cour des rois. D'abord Thisbé fit la coquette, Sibéli se piqua de constance, et au bout de trois heures Thisbé couronna ses feux: trois heures de coquetterie pour des êtres dont la passion ne dure que quelques jours, c'est beaucoup. Je dis cela, parce que je serais fâché qu'on prît une idée défavorable des mœurs de Thisbé. Thisbé mit au monde au temps prescrit deux jumeaux charmants; Pouf en fut un. Plusieurs grandes dames demandèrent Pouf; la dame D.... fut préférée, et voilà Pouf installé dans son château, et maître de ses oreillers et de ses coussins dont il usait peu discrètement, lorsqu'un ami de la dame regarda Pouf entre les deux yeux, et prononça que malgré tout l'esprit du père et toute la gentillesse de la mère, cet enfant ne serait jamais qu'un sot. Aussitôt la dame D.... qui ne voit que par les yeux de son ami, comme cela se pratique, se met à répéter que Pouf malgré toute la gentillesse de sa mère et tout l'esprit de son père, ne sera jamais qu'un sot, quoiqu'elle eût dit auparavant qu'on en pouvait espérer beaucoup; et puis elle écrit une lettre qu'elle remet à un de ses gens, avec un panier qui renferme Pouf, et Pouf, porté par le domestique, n'a pas sitôt fait quatorze lieues dans son panier qu'il est remis aux lieux de sa naissance. Avec quelles démonstrations de joie n'y est-il pas reçu! Ah! c'est toi, mon pauvre Pouf, mon petit ami; et quand on l'a bien fêté, bien baisé, bien caressé, on lit la lettre de renvoi où l'on ne trouve que faussetés, injures, détours et calomnies; et l'on dit beaucoup de mal de la dame D.... et l'on félicite Pouf de ne plus appartenir à une aussi méchante maîtresse. J'ai voulu défendre la dame D.....
(Le reste manque.)
XLVI
Au Grandval, le 18 octobre 1760.
Nous recevrons, vous mes lettres, moi les vôtres, deux à deux; c'est une affaire arrangée. Combien d'autres plaisirs qui s'accroissent par l'impatience et le délai! Éloigner nos jouissances, souvent c'est nous servir; faire attendre le bonheur, c'est ménager à son ami une perspective agréable; c'est en user avec lui comme l'économe fidèle qui placerait à un haut intérêt le dépôt oisif qu'on lui aurait confié. Voilà des maximes qui ne déplairont pas à votre sœur. J'en ai entendu de plus folles encore. Il y en a qui disent qu'on ne s'ennuie presque jamais d'espérer, et qu'il est rare qu'on ne s'ennuie pas d'avoir. Je réponds, moi, qu'on espère toujours avec quelque peine, et qu'on ne jouit jamais sans quelque plaisir. Et puis la vie s'échappe, la sagacité des hommes a donné au temps une voix qui les avertit de sa fuite sourde et légère. Mais à quoi bon l'heure sonne-t-elle, si ce n'est jamais l'heure du plaisir? Venez, mon amie; venez que je vous embrasse, venez et que tous vos instants et tous les miens soient marqués par notre tendresse; que votre pendule et la mienne battent toujours la minute où je vous aime et que la longue nuit qui nous attend soit au moins précédée de quelques beaux jours.
Je suis désolé que cette irrégularité des postes ou de notre correspondance soit de temps en temps si cruelle pour vous. Mais, chère amie, que voulez-vous que j'y fasse? Je vous dirai comme milord d'Albemarle à Lolotte, qui admirait l'éclat d'une belle étoile: «Ah! mon amie, ne la louez pas tant, car je ne saurais vous la donner.» Ah! chère amie, ne vous plaignez pas tant de la lenteur des courriers, je ne saurais les foire aller plus vite.
Vous les demandez donc, mes lettres? vous les recevrez donc de sa main, sans humeur de sa part, sans contrainte de la vôtre? Mais cela est assez joli!
Et que vous dit l'honnête de Prisye? Nous devions nous voir, causer de vous, abréger votre absence, ou l'alléger ainsi; mais les campagnes nous ont tous dispersés. Combien de reconnaissances et de doux reproches se feront à la Saint-Martin!