En voilà donc encore deux dont il faut dire qu'il n'y a pas assez d'étoffe pour en faire ou d'honnêtes gens ou des fripons! et combien d'autres que nous connaissons, et combien d'autres encore que nous ne connaissons pas!
J'ai très-bien compris l'arrangement qu'on vous propose. La promptitude avec laquelle vous en avez démêlé l'injustice me ravit, mais ne me surprend pas. Lorsque le sentiment est délicat et que l'intérêt n'offusque pas la raison, cela ne manque pas d'arriver. Les hommes partiraient presque tous de la même vitesse, s'ils suivaient la même impulsion de leur cœur. Il est bien rare que le cœur mente, mais on n'aime pas à l'écouter.
Chère femme, combien je vous aime! combien je vous estime! En dix endroits votre lettre m'a pénétré de joie. Je ne saurais vous dire ce que la droiture et la vérité font sur moi. Si le spectacle de l'injustice me transporte quelquefois d'une telle indignation que j'en perds le jugement, et que, dans ce délire, je tuerais, j'anéantirais; aussi celui de l'équité me remplit d'une douceur, m'enflamme d'une chaleur et d'un enthousiasme où la vie, s'il fallait la perdre, ne me tiendrait à rien: alors il me semble que mon cœur s'étend au dedans de moi, qu'il nage; je ne sais quelle situation délicieuse et subite me parcourt partout; j'ai peine à respirer; il s'excite à toute la surface de mon corps comme un frémissement; c'est surtout au haut du front, à l'origine des cheveux qu'il se fait sentir; et puis les symptômes de l'admiration et du plaisir viennent se mêler sur mon visage avec ceux de la joie, et mes yeux se remplissent de pleurs. Voilà ce que je suis quand je m'intéresse vraiment à celui qui fait le bien. Ô ma Sophie, combien de beaux moments je vous dois! combien je vous en devrai encore! Ô Angélique, ma chère enfant, je te parle ici et tu ne m'entends pas; mais si tu lis jamais ces mots quand je ne serai plus, car tu me survivras, tu verras que je m'occupais de toi, et que je disais, dans un temps où j'ignorais quel sort tu me préparais, qu'il dépendait de toi de me faire mourir de plaisir ou de peine. Les parents ne sont pas assez affligés quand leurs enfants font le mal; ils ne sont pas assez heureux quand leurs enfants font le bien; jamais ils ne voient le plaisir et la peine faire couler leurs pleurs.
Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut il y a plus de trente ans, et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du collège les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait données, et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte, et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère qui pleure!
Chère amie, pardonnez-moi cet écart, c'est vous qui m'avez échauffa. J'ai suivi ma chaleur, et j'ai écrit tout ce qu'elle m'inspirait.
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J'aurais été fâché que vous eussiez eu à répondre à ces gens-là. Laissez faire votre mère; c'est elle qui se possède. À quoi bon accroître les mauvaises dispositions des méchants, en leur jetant du mépris au visage? Votre mère aura répondu sur-le-champ, comme vous n'eussiez fait, vous, que le lendemain. Lorsque la chose se présente, il semble qu'elle ait toujours eu un jour ou deux par-devant elle; c'est l'effet de l'expérience et du bon jugement.
Il faut insister sur l'exécution rigoureuse de la transaction, et exiger vos intérêts et vos remboursements aux temps prescrits. On en passera par là.
Mes amies, je vous conseille de ne pas vous creuser la tête sur des choses qui n'auront pas lieu. Quand on a la justice et le bon sens pour soi, on est bien fort. Ne voyez-vous pas déjà dans les précautions obliques que ces indignes prennent avec vous qu'ils ont peur?
N'allez pas surtout souffler à madame votre mère votre austérité. Je n'aime pas que la vertu gâte les affaires. Ayant à plaider l'intérêt de ses enfants et celui de ses petits-enfants auprès d'un de ses gendres, n'aura-t-elle pas assez beau jeu?