Je ne sais qui est-ce qui rappela ce trait que je connaissais et dont je crois vous avoir entretenue.
C'est une chose singulière que la conversation, surtout lorsque la compagnie est un peu nombreuse. Voyez les circuits que nous avons faits; les rêves d'un malade en délire ne sont pas plus hétéroclites. Cependant, comme il n'y a rien de décousu ni dans la tête d'un homme qui rêve, ni dans celle d'un fou, tout se tient aussi dans la conversation; mais il serait quelquefois bien difficile de retrouver les chaînons imperceptibles qui ont attiré tant d'idées disparates. Un homme jette un mot qu'il détache de ce qui a précédé et suivi dans sa tête; un autre en fait autant, et puis attrape qui pourra. Une seule qualité physique peut conduire l'esprit qui s'en occupe à une infinité de choses diverses. Prenons une couleur, le jaune, par exemple: l'or est jaune, la soie est jaune, le souci est jaune, la bile est jaune, la paille est jaune; à combien d'autres fils ce fil ne répond-il pas? La folie, le rêve, le décousu de la conversation consistent à passer d'un objet à un autre par l'entremise d'une qualité commune.
Le fou ne s'aperçoit pas qu'il en change. Il tient un brin de paille jaune et luisante à la main, et il crie qu'il a saisi un rayon du soleil. Combien d'hommes qui ressemblent à ce fou sans s'en douter! et moi-même, peut-être dans ce moment.
Le mot de viol lia le forfait de Tarquin avec celui de Lovelace. Lovelace est le héros du roman de Clarisse, et nous voilà sautés de l'histoire romaine à un roman anglais. On disputa beaucoup de Clarisse. Ceux qui méprisaient cet ouvrage le méprisaient souverainement; ceux qui l'estimaient, aussi outrés dans leur estime que les premiers dans leur mépris, le regardaient comme un des tours de force de l'esprit humain. Je l'ai: je suis bien fâché que vous ne l'ayez pas enfermé dans votre malle. Je ne serai content ni de vous ni de moi que je ne vous aie amenée à goûter la vérité de Paméla, de Tom-Jones, de Clarisse, et de Grandisson.
Il s'est dit et fait ici tant de choses sages et folles, que je ne finirais pas si je ne rompais le fil pour aller tout de suite à deux petites aventures burlesques dont je ne saurais vous faire grâce, quoique je sache très-bien qu'elles sont puériles et d'une couleur qui ne revient guère à la situation d'esprit où vous êtes.
Nous sommes tous logés au premier, le long d'un même corridor; les uns sur la cour d'entrée et les fossés, les autres sur le jardin et la campagne. Oh! chère amie, combien je suis bavard! «Ne pourrai-je jamais», comme disait Mme de Sévigné, qui était aussi bavarde et aussi gloutone, quoi! «ne plus manger et me taire!»
Le soir nous étions tous retirés. On avait beaucoup parlé de l'incendie de M. de Bacqueville[76] et voilà Mme d'Aine qui se ressouvient, dans son lit, qu'elle a laissé une énorme souche embrasée sous la cheminée du salon; peut-être qu'on n'aura pas mis le garde-feu, et puis la souche roulera sur le parquet comme il est déjà arrivé une fois. La peur la prend; et, comme elle ne commande rien de ce qu'elle peut faire, elle se lève, met ses pieds nus dans ses pantoufles, et sort de sa chambre en corset de nuit et en chemise, une petite lampe de nuit à la main. Elle descendait l'escalier, lorsque M. Le Roy, qui veille d'habitude, et qui s'était amusé à lire dans le salon, remontait; ils s'aperçoivent. Mme d'Aine se sauve, M. Le Roy la poursuit, l'atteint, et le voilà qui la saisit par le milieu du corps, et qui la baise; et elle crie: À moi! à moi! à mon secours! Les baisers de son ravisseur l'empêchaient de parler distinctement. Cependant on entendait à peu près: À moi, mes gendres! s'il me fait un enfant, tant pis pour vous. Les portes s'ouvrent; on passe sur le corridor, et l'on n'y trouve que Mme d'Aine fort en désordre, cherchant sa cornette et ses pantoufles dans les ténèbres; car sa lampe s'était éteinte et renversée, et notre ami s'était renfermé chez lui.
Je les ai laissés dans le corridor, où ils faisaient encore, à deux heures du matin, des ris semblables à ceux des dieux d'Homère, qui ne finissaient point, et qui en avaient quelquefois moins de raison; car vous conviendrez qu'il est plus plaisant de voir une femme grasse, blanche et potelée, presque nue, entre les bras d'un jeune homme insolent et lascif qu'un vilain boiteux, maladroit, versant à boire à son père et à sa mère après une querelle de ménage assez maussade. C'est la fin du premier livre de l'Iliade.
Cette aventure a fait la plaisanterie du jour. Les uns prétendent que Mme d'Aine a appelé trop tôt, d'autre qu'elle n'a appelé qu'après s'être bien assurée qu'il n'y avait rien à craindre, et qu'elle eût tout autant aimé se taire pour son plaisir que de crier pour son honneur; et que sais-je quoi encore?
L'autre historiette est une impertinence du premier ordre. Imaginez que nous sommes quatorze ou quinze à table. Sur la fin du repas, mon fils était assis à la gauche de Mme de C... Il est ordinairement familier avec elle. Il lui prend la main, il veut voir le bras, il relève les manchettes. On le laisse faire, exprès ou de distraction. Il voit sur une peau assez blanche de grands poils noirs; il se met à lui plumer le bras; elle veut retirer sa main, il tient ferme; rabattre sa manchette, il la relève et plume. Elle crie: «Monsieur, voulez-vous finir?» Il lui répond: «Non, madame; à quoi diable cela sert-il là?» et plume toujours. Elle se fâche: «Vous êtes un insolent.» Il la laisse se fâcher, et n'en plume pas moins. Mme d'Aine étouffent moitié de rire, moitié de colère, se tenant les côtes, et cherchant un ton sérieux, lui disait: «Monsieur, y pensez-vous?» Et puis elle riait. «Qui est-ce qui a jamais épluché une femme à table?» Et puis elle riait. «Où est l'éducation qu'on vous a donnée?» Et tous les autres d'éclater: pour moi, les larmes m'en tombaient des yeux, et j'ai cru que j'en mourrais.