Cependant, un moment après, sa mère a fait signe à son fils, et il est allé se jeter aux pieds de la dame et lui demander pardon. Elle prétend qu'il lui a fait mal, mais cela n'est pas vrai; c'est la mauvaise plaisanterie et nos ris inhumains qui lui ont fait mal.

Le Baron est malade. C'est la dyssenterie et de la fièvre. Je viens de descendre dans le salon, où lui, le père Hoop, Mme d'Aine et Mme d'Holbach prenaient du thé. J'en pris avec eux. Voilà le Baron, à qui la colique n'a pas ôté son ton original: «Maman, connaissez-vous le grand Lama?—Je ne connais ni le grand ni le petit.—C'est un prêtre du Thibet.—Du Thibet ou d'ailleurs, si c'est un bon prêtre, je le respecte.—Un jour de l'année qu'il a bien dîné, il passe dans sa garde-robe.—Grand bien lui fesse.—Et là....—Voici quelque cochonnerie.—Qu'appelez-vous une cochonnerie, s'il vous plaît? Un besoin, ce me semble, assez simple, assez naturel et assez général, et que malgré votre spiritualisme, vous satisfaites comme votre meunière.—Mais puisque cochonnerie il y a, quand le grand Lama a fait sa cochonnerie—On la prend comme une chose sacrée, on la met en poudre, et on l'envoie par petits paquets à tous les princes souverains, qui la prennent en thé les jours de dévotion.—Quelle folie!—Folie ou non, c'est un fait. Mais vous croyez donc que si l'on vous faisait présent d'une crotte de Jésus-Christ, vous n'en seriez pas bien fière; et vous croyez que si l'on faisait présent à un janséniste d'une crotte du bienheureux diacre[77], il ne la ferait pas enchâsser dans l'or, et qu'elle tarderait beaucoup à opérer un miracle?»

Ne lisez pas cela à Mme Le Gendre, elle n'aime pas ce ton-là. Mais à vous, je vous dirai que le fait du grand Lama est certain, et malgré sa mauvaise odeur, vous y reconnaîtrez une des plus fortes preuves de ce que les prêtres peuvent sur les esprits.

Voici pour M me Le Gendre. Damilaville m'a envoyé l'Histoire du czar, et je l'ai lu[78].

Elle est divisée en trois parties: une préface sur la manière d'écrire l'histoire en général, une description de la Russie, et de l'histoire du czar, depuis sa naissance jusqu'à la défaite de Charles XII à la journée de Pultawa.

La préface est légère. C'est le ton de la facilité. Ce morceau figurerait assez bien parmi les Mélanges de littérature de l'auteur. On y avance sur la fin qu'il ne faut point écrire la vie domestique des grands hommes. Cet étrange paradoxe est appuyé de raisons que l'honnêteté rend spécieuses; mais c'est une fausseté, ou mon ami Plutarque est un sot.

Il y a dans ce premier morceau un mot qui me plaît, c'est que s'il n'y avait eu qu'une bataille donnée, on saurait les noms de tous ceux qui y ont assisté, et que leur généalogie passerait à la postérité la plus reculée.

Qu'est-ce qui montre mieux que l'évidence de cette pensée combien c'est une étrange chose que des hommes attroupés qui se rendent dans un même lieu pour s'entr'égorger?

Si les animaux, dont nous sommes un fléau, réfléchissaient sur l'homme, comme l'homme réfléchit sur eux, ne regarderaient-ils pas cet événement comme une attention particulière de la Providence? et ne diraient-ils pas entre eux: Sans cette fureur que la nature inspire à l'homme, et qu'elle le presse de satisfaire par intervalle, sans cette soif qu'il a de son semblable, cette race maudite couvrirait toute la surface de la terre, et ce serait fait de nous? Si les cerfs pensaient, le grand événement pour les cerfs de la forêt de Fontainebleau que la mort de Louis XV! qu'en diraient-ils?

Et les poissons de nos fossés à qui nous nous amusons à jeter du pain après le dîner, que pensent-ils de cette manne qui leur tombe du ciel en automne? N'y a-t-il pas là quelque Moïse écaillé qui se fait honneur de notre bienfaisance?